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Conservation et transformation du patrimoine vivant

Étude des conditions de préservation des valeurs des patrimoines évolutifs

Conservation and transformation of the living heritage

Study of the conditions of preservation of the evolutive heritage's values
19/01/2011

Résumé

Cet article reprend l'exposé de soutenance d'une thèse qui aborde le paradoxe de la conservation d'un patrimoine vivant - non seulement au sens biologique du terme, mais tout ce qui est défini dans le temps : paysage, ville, patrimoine immatériel, et, d'une manière ou d'une autre, presque tous les patrimoines. Le vivant étant changeant et même mortel, sa conservation peut entrer en conflit avec sa transmission, qui est le véritable enjeu d'un patrimoine : or, on ne transmet pas sans transformer. Les rapports du jury, l'exposé et les discussions lors de cette soutenance ont moins porté sur cette position générale, qui semble assez partagée, que sur les modalités de l'application de cette transmission-transformation, qu'entendait développer la dernière partie de cette thèse à partir des quatre études de cas (vignobles du patrimoine mondial, val de Loire, tracés routiers, réouverture de la Bièvre). Sont notamment abordés ici la place de ces études de cas, la question du champ disciplinaire, la définition du patrimoine vivant, les jeux d'acteurs, ainsi que la pertinence et l'étendue de la notion de « réemploi noble » que propose la thèse. modus operandi
This article goes back to the viva voce of a thesis which tackles the paradox of the conservation of a living heritage - not only in the biological sense of the term, but everything that is defined through time: landscape, city, intangible heritage, and, in one way or another, almost every kind of heritage. The living being changeable, even deadly, its conservation can be in conflict with its transmission, which is the true issue of any heritage: and one does not pass something on without transforming it. The jury's reports, the account and the discussions during this viva were less interested in this overall position, upon which opinions seem to be divided, than on the terms of the implementation of this transmission-transformation - which were supposed to be developed in the last part of this thesis, from the four case studies (vineyards of the worldwide heritage, Loire Valley, roads, the Bièvre's re-opening). Here are notably tackled the place of these case studies, the question of the disciplinary field, the definition of living heritage, the roles of the protagonists, and also the pertinence and the range of the notion of "re-employment" that the thesis offers.

Texte

Exposé de la soutenance de thèse de doctorat en aménagement de l'espace et urbanisme, dirigée par Thierry Paquot, université Paris-Est, école doctorale, ville, transports et territoires.
Cette thèse a été soutenue le 15 décembre 2010 à l'Institut d'urbanisme de Paris, Créteil.


Jury
  • Pierre Donadieu, ingénieur agronome, professeur à l'École nationale supérieure du paysage de Versailles-Marseille
  • François Madoré, géographe, professeur à l'université de Nantes
  • Chris Younès, philosophe, Professeur à l'École nationale supérieure d'architecture de Paris La Villette 
Je voudrais d'abord remercier Thierry Paquot pour avoir pris le temps de diriger cette thèse, pour ses conseils pertinents et ses encouragements à avancer, ainsi que les membres du jury pour avoir pris le temps de l'étudier, plus particulièrement Pierre Donadieu qui le préside, Chris Younès et François Madoré, rapporteurs. Je salue aussi les personnes présentes, et aussi les absentes, notamment Alain Roger, empêché pour raisons de santé, mais qui a bien voulu lire ma thèse et me faire part de ses remarques. Je suis sensible à l'amitié dont vous me témoignez par votre présence et je vous invite à participer au débat que Chris Younès attend de cette thèse dans son rapport. Car c'est bien ce débat qui me paraît la plus grande utilité de cette soutenance.
Je vais non seulement rappeler la position du problème et exposer quelques enseignements que j'ai tirés de ce travail, qui peuvent montrer son apport, mais je vais aussi répondre à quelques points soulevés dans les rapports de soutenance de Chris Younès et de François Madoré. J'espère que vous ne verrez pas d'inconvénient à ce que je traite ces points avant que vous ne vous exprimiez, mais je sais que mes réponses susciteront à leur tour de nouvelles questions : il y aura matière à débattre.

Position du problème

Commençons par la position du problème, qui permet de situer la genèse de cette thèse. Les théories et les controverses sur le patrimoine, sa conservation ou non, sa restauration ou non et selon quelles modalités, avec notamment les questions de l'intégrité et de l'authenticité, se sont développées depuis deux siècles principalement à propos de l'architecture et d'autres arts plastiques (peinture, sculpture, mobilier, etc.) : Ruskin, Viollet-le-Duc, Boito, Riegl, Brandi... Le paysage n'est arrivé que tardivement comme sujet de ces débats, tout simplement parce qu'il lui a fallu plus de temps pour être considéré comme un patrimoine. Mais à partir du moment où il l'a été, c'est tout de suite qu'est apparue la contradiction entre son caractère patrimonial, tendant à sa conservation, et son caractère vivant, tendant à son évolution. Contradiction qui n'était apparue que progressivement pour l'architecture, à travers les controverses citées. Mais le paysage a révélé un caractère finalement commun à tous les patrimoines et à l'origine de controverses qui ne prenaient pas conscience de ce caractère vivant de tout patrimoine autant que nous le sommes aujourd'hui, grâce au paysage.
L'entrée du paysage dans le champ patrimonial, avec sa complexité et son évolutivité, s'est faite par plusieurs voies : l'urbanisme, l'art du jardin, le paysage rural. Le paysage urbain est l'objet de l'étude de Sitte, qui analyse les formes anciennes pour en tirer des enseignements dans la création contemporaine, de celle de Gustavo Giovannoni, qui propose une gestion des villes anciennes les traitant comme un patrimoine vivant et une relation entre l'ancien existant et le nouveau ajouté ; à l'échelle du territoire, cette approche a été développée par Alberto Magnaghi. Celui des jardins, et plus généralement l'architecture végétale, est traité par Renato Bonelli, ainsi que dans l'important article de Maurizio Boriani sur les « architectures végétales », que je cite également.
Le paysage rural quant à lui a fait l'objet de nombreuses recherches en France depuis les années 1980, autour des écoles du paysage de Versailles et de Bordeaux, de l'école d'architecture de Paris la Villette et du laboratoire Dynamiques sociales et recomposition des territoires du CNRS ; parmi les auteurs, dont la plupart sont intervenus dans ces écoles, citons Pierre Donadieu, Serge Briffaud, Yves Luginbühl, Raphaël et Catherine Larrère.
Mais on peut remonter à Ruskin, avec le début de son chapitre sur la « Lampe de mémoire », un des passages les plus connus des Sept Lampes de l'architecture, décrivant le charme d'un paysage agreste des monts du Jura puis l'imaginant sans trace d'activité humaine pour conclure que c'est le sens lié à toute la mémoire qu'un patrimoine transporte qui lui donne sa valeur. Ce passage, même s'il ne sert qu'à introduire une réflexion sur l'architecture, pose de façon pertinente la problématique du paysage rural : lorsque l'activité humaine qui l'a produit, entretenu et fait évoluer disparaît, peut-il conserver sa signification et sa valeur s'il n'est plus soutenu que par les béquilles ou nourri par les perfusions que sont le tourisme et les subventions ? Un patrimoine ainsi conservé fait penser à l'horloge arrêtée, à la robe de mariée et au gâteau conservés trente ans par Miss Havisham, dans Les Grandes Espérances (Great Expectations) de Dickens, comme si elle avait pu arrêter le temps à l'instant précédant son mariage jamais célébré.
Le problème posé par l'impossibilité de transmettre un patrimoine sans le transformer amène à poser les questions suivantes : quelles transformations sont admissibles, qui conservent au moins les valeurs essentielles qu'on accorde à ce patrimoine ? et d'abord, quelles sont ces valeurs essentielles, si toutes ne peuvent être transmises ?
Ces questions, même si elles se posent pour tout patrimoine, peuvent être particulièrement illustrées et éclairées par la gestion de sites patrimoniaux considérés aujourd'hui comme des paysages, dans le glissement de sens de ce mot qui l'a fait passer de la représentation d'une étendue de territoire au territoire représenté lui-même. Plus précisément, une catégorie de paysages est pertinente ici puisque sa définition même contient cette tension entre conservation et transformation : celle des paysages culturels essentiellement évolutifs, définie par le Comité du patrimoine mondial de l'Unesco en 1992. Cette définition a été donnée dans le cadre du patrimoine mondial, donc de sites exceptionnels, mais des patrimoines moins prestigieux peuvent en relever aussi. L'adjectif culturel, par opposition aux paysages naturels, se rapporte ici aux valeurs qui font patrimonialiser ce paysage et non au processus qui en fait un paysage, processus toujours culturel. Les paysages naturels sont ceux dont les valeurs sont liées à la biodiversité, aux écosystèmes, au témoignage de l'histoire de la terre ; les paysages culturels sont ceux qui parlent de l'histoire humaine et de l'interaction entre l'homme et la nature. Parmi ceux-ci, on trouve les paysages essentiellement évolutifs (la version anglaise dit organically evolved, voir http://whc.unesco.org/fr/activites/477 et http://whc.unesco.org/en/activities/477), catégorie à laquelle appartiennent presque tous les exemples que j'ai cités : vignobles, routes, rivières, etc.

Type de thèse et place des études de cas

J'ai donc été amené à me poser ces questions à partir de travaux sur les paysages, et en gardant toujours l'intention de répondre de façon plus cohérente aux questions non pas théoriques mais opérationnelles posées par ces travaux. J'ai donc intégré des travaux réalisés dans des contextes de commande en vue de décisions réelles, de protection ou d'aménagement. Ce n'est pas tout à fait pour autant une thèse sur travaux, car les rapports réutilisés ici ont été remaniés et intégrés à un ensemble construit spécialement. J'ai en particulier eu besoin de développer la définition des types de patrimoines et des valeurs patrimoniales, qu'il me fallait plus détaillée que celle de Riegl, un siècle d'inflation patrimoniale s'étant écoulé entre-temps ; ce qui explique l'importance un peu hypertrophiée de cette partie.
Les quatre études de cas occupent une place variable et, j'en conviens, contribuent de manière plus ou moins pertinente à la démonstration, comme l'ont fait remarquer François Madoré et Alain Roger. Ce constat est pour moi riche d'enseignements : ce travail est parti de la réflexion suscitée par l'évaluation, l'inscription et la protection de paysages considérés comme suffisamment exceptionnels pour faire partie du patrimoine mondial ; ceux qui me connaissent auraient été surpris que je ne parle pas des paysages viticoles ou de la Loire ; or, je m'aperçois à son issue que les études qui sont parties d'une problématique d'aménagement (la Bièvre et les projets routiers) argumentent mon propos de façon plus convaincante que celles qui partaient d'une problématique de préservation. Certes, les quatre études entendent converger : dans celles où la question était l'aménagement, j'ai essayé d'introduire la préoccupation de la préservation ; dans celles où la question était la préservation, j'ai essayé d'introduire la préoccupation de l'aménagement. Mais je constate cette dissymétrie, sans savoir encore quelles conclusions en tirer.
Deuxième question méthodologique, la place de l'image. Le rapport de soutenance de François Madoré la juge insuffisamment mise au service de la démonstration, et j'en conviens. Pourtant, Pierre Prunet, dont je commente les œuvres, quand je l'avais interrogé sur les relations entre sa pratique architecturale et la restauration critique, avait conclu l'entretien en me disant : « Je te conseille pour ta thèse d'illustrer ton propos par des projets ; tu es un homme de projet, tu dois dessiner. » La cartographie, notamment de situation des études de cas, aurait également dû être plus développée. Mais de même que jadis dans un devoir de physique, je commençais les questions les plus difficiles, y passant trop de temps, contrairement à tous les conseils d'efficacité que l'on donne aux élèves, de même j'ai renvoyé à la fin de mon travail le domaine où je suis le plus à l'aise, jusqu'à ne plus avoir le temps de le traiter comme il était prévu.

Champ disciplinaire

Une autre question à laquelle j'ai été confronté, comme tout thésard, même ceux qui abordent des questions plus précises, est celle de l'étendue du sujet, du champ disciplinaire dans lequel je le situe, et des références appelées. Je note avec intérêt les remarques de Chris Younès sur l'apport qu'aurait eu la référence à Paul Ricœur et à Hannah Arendt ; je lirai ces ouvrages, qui m'aideront sans doute à poursuivre ma réflexion. Je sais que ma problématique touche à la philosophie, et ce n'est pas un hasard si je me retrouve devant un jury où siègent deux philosophes (Thierry Paquot et Chris Younès), et si j'ai bénéficié de la lecture critique de deux autres philosophes (Alain Roger et Françoise Choay). Mais bien que je sois fils de philosophe, aucune discipline ne se transmet dans les gènes, et ce que mon père m'a appris, c'est d'abord à reconnaître les limites de son domaine et à dire « passée cette limite, mon ticket n'est plus valable ». Je ne me suis donc pas risqué à traiter le sujet avec les outils de la philosophie, et quand j'ai été tenté de le faire, j'en ai été opportunément dissuadé par Alain Roger, qui m'a dit en substance : « Tu as assez de matière avec ton expérience pour ne pas appeler à ta rescousse une discipline qui n'est pas la tienne. » C'est même avec beaucoup d'hésitation que j'ai introduit la référence aux différentes formes de l'identité selon Ricœur ; et encore, j'ai pris cette référence dans un livre d'entretiens, pas dans un ouvrage plus approfondi.

Position de ce travail dans le temps

Cette tentation de déborder de mon domaine pourrait cependant être satisfaite d'une manière qui me donne des idées pour le prolongement intéressant de cette recherche. Puisque les savoirs sont trop grands pour qu'une seule personne en maîtrise tous les domaines, un travail pluridisciplinaire permettrait cet enrichissement mutuel sans les approximations auxquelles conduirait le débordement de chacun dans le domaine de l'autre. La théorie du paysage a déjà fait l'objet de nombreuses recherches pluridisciplinaires, où notamment des philosophes tels que Michel Serres, Anne Cauquelin, Alain Roger, Philippe Nys, Jean-Marc Besse ou Gilles Tiberghien ont confronté leurs approches à celles de praticiens. La même confrontation a eu lieu pour l'urbanisme et le patrimoine, avec les trois philosophes que j'ai cités plus haut, dont deux siègent ici. Et pour en venir au sujet plus précis de cette thèse, je serais très preneur de poursuivre la présente réflexion avec des philosophes.
Cette thèse est en effet, comme l'objet même de son étude, non une œuvre achevée, mais un moment dans un processus évolutif. Elle pose des questions dont elle ne prétend pas épuiser les réponses, qui peuvent lancer le débat aujourd'hui et susciter, je l'espère, des recherches ultérieures : parmi ces questions, la définition du patrimoine vivant, les jeux d'acteurs, la question du « réemploi noble ».

Définition du patrimoine vivant

Figures 1. Les régions viticoles, lieux d'innovation architecturale enracinée dans une tradition : exemple des nouveaux chais de Tokaj, qui réinterprètent l'architecture organique hongroise et la pierre de taille locale.
Photos Pierre-Marie Tricaud.


1.1. Disznókö, à Mezözombor, 2000.

1.2. Béres, à Erdöbénye, 2002.

1.3. Royal Tokaji, à Mád, 2009.

D'abord, la définition que je donne du patrimoine vivant ne me satisfait pas entièrement : je pense être au départ de pistes qui peuvent être fécondes, mais qui mériteraient d'être suivies plus avant. Il y a en effet une certaine contradiction à donner une définition du vivant (par les transformations au cours du temps, p. 47 sq.) comme caractérisant les êtres vivants - ce que j'appelle le vivant biologique - pour dire ensuite qu'elle s'applique en dehors des êtres vivants.
J'ai pris soin par ailleurs de distinguer le vivant du naturel (notamment dans l'étude sur la Bièvre) : il y a du naturel non vivant (les astres, le sous-sol, l'eau, l'atmosphère, etc.) ; y a-t-il du vivant non naturel ? il y a certes du vivant recréé, qui s'oppose au vivant spontané, et j'affirme dans le travail sur la Bièvre que la demande sociale est plus celle de vivant, même recréé, que de naturel ; mais recréé ne signifie pas fabriqué : le vivant est ici seulement introduit, ou ensemencé. Je pense qu'il subsiste une différence irréductible entre le vivant biologique - ou les êtres vivants, ou encore le vivant naturel - et les autres patrimoines vivants décrits ici ; différence bien traduite par la formule d'Henri Maldiney, interrogé par Chris Younès dans Ville contre-nature (1999, p. 13) : « La nature ne procède pas par fabrication, mais par genèse. »
Si l'on regarde de plus près les trois types de transformation que je décris - mouvement, développement et reproduction -, seul le mouvement se retrouve en dehors du vivant biologique. Les deux autres sont caractéristiques des formes naturelles du vivant, à tel point qu'elles sont exprimées par les deux racines indo-européennes à l'origine des mots désignant la nature : bhû pour la croissance, le développement, d'où physique, mais aussi to build ; et gnê pour l'engendrement, la reproduction, d'où naître, nature, genèse, génération. J'indique (p. 49) que le mot reproduction n'a pas tout à fait le même sens pour le vivant biologique, où la génération ancienne donne naissance à la nouvelle sans intervention extérieure, et pour les œuvres humaines, où elle n'est que le modèle, ayant besoin de la même intervention extérieure qui lui a valu son existence. Il faudrait pareillement interroger les ressemblances et les différences entre le développement d'un organisme vivant et celui d'une ville ou d'un paysage.

Jeux d'acteurs

Autre question, celle des jeux d'acteurs. François Madoré indique que les conflits d'usage semblent occultés dans mes études de cas ; on ne retrouve les acteurs qu'à propos de la Bièvre, qui semble un projet étonnamment consensuel. Je suis conscient de cette limite. J'avais commencé ce travail de thèse avec Yves Luginbühl, qui étudie les paysages et leur patrimonialisation à partir du point de vue des acteurs, et qui a affiné et exploité de manière très efficace les outils d'enquête nécessaires pour prendre en compte ce point de vue. Mais une des raisons de mon changement d'école doctorale a été l'impossibilité matérielle pour moi de mener de telles enquêtes, la conviction de ne pas davantage posséder le bagage sociologique nécessaire que le bagage philosophique évoqué plus haut - en même temps que celle que le bagage de ma pratique pouvait me fournir d'autres éléments pertinents. Je ne nie pas l'importance des acteurs, de tous ceux qui font qu'un patrimoine est un patrimoine, pas plus que l'importance de leurs divergences, voire de leurs conflits. Les patrimoines que je traite sont des patrimoines communs, d'autant plus disputés qu'ils sont communs à des acteurs n'ayant pas les mêmes visées sur eux. Si je n'ai pas développé les jeux d'acteurs dans les études de cas, j'ai cependant abordé cette problématique dans le chapitre « Une gestion en patrimoine commun » (p. 221 sq.), avec l'analyse notamment des travaux d'Henry Ollagnon.
La perspective est peut-être un peu faussée par le fait que seule la Bièvre a fait l'objet d'une enquête auprès des acteurs, pour des raisons conjoncturelles. Le quasi-consensus autour de la réouverture de la Bièvre en banlieue ne prétend pas être représentatif de toutes les situations de patrimoine commun. D'autres exemples, évoqués moins directement, montrent des situations plus complexes, comme l'ours des Pyrénées (p. 223), ou, plus près, la Bièvre dans Paris, qui était l'objet principal des propositions, et dont le projet de réouverture a été beaucoup plus controversé ; peut-être parce qu'il pouvait effectivement être jugé pharaonique (s'agissant de recréer une rivière de toutes pièces et non de seulement soulever des dalles comme en banlieue), et qu'il ne devenait réalisable qu'avec d'autres outils que les procédures opérationnelles habituelles, en admettant de l'étaler sur la longue période nécessaire non seulement à l'étalement des dépenses, mais surtout à l'exploitation des opportunités quand elles viennent. On serait bien avec une telle réalisation dans la transmission-transformation-appropriation du projet par le gestionnaire que je mentionne dans ma conclusion (p. 226).

Question du « réemploi noble »

Figures 2. Un exemple de « réemploi noble » d'un ouvrage ferroviaire désaffecté : la réutilisation du viaduc de Belle-Feuille par la déviation de Joinville (Haute-Marne), tirant parti de ses caractéristiques géométriques et mécaniques, que ne valoriseraient pas autant d'autres usages (piste cyclable, saut à l'élastique), jugés pour cela plus « banals ».
Cartes IGN, photos Le Moniteur.


2.1. Plan avant.

2.2. Plan après.

2.2. Vue.

Troisième question, celle du réemploi que j'ai qualifié de « noble ». J'indique (p. 213) la continuité des usages d'origine, sans exclure des transformations lourdes, comme une caractéristique possible du réemploi le plus noble, mais je définis celui-ci (p. 207) moins par cette continuité que par l'affectation d'un bien patrimonial à un usage qui tire parti de ses spécificités les plus remarquables.
Mais au-delà des divergences possibles sur l'application des concepts, il faut savoir si on s'accorde sur leur définition. Or, il y a plusieurs degrés dans l'élaboration d'une définition. Le plus achevé est la définition en compréhension. À défaut, une définition en extension peut être satisfaisante, bien que moins élégante, si elle est exhaustive... ce qui est souvent impossible à obtenir et, même si on y arrive, prête plus à controverse que la définition en compréhension : ainsi, chaque réemploi pourra être qualifié, mais de noble par l'un et de banal par l'autre - problème analogue à celui de l'authenticité, où l'absence de définition en compréhension reconnue alimente les controverses sans fin sur l'extension de ses emplois. Même en cas d'accord sur la définition en compréhension, savoir si tel ou tel emploi en relève est souvent débattu. Mais il existe au moins un premier degré, une ébauche de définition, où sans être d'accord sur l'attribution de tel qualificatif à telle ou telle situation, on s'accorde sur l'articulation des qualificatifs. C'est le cas de l'authenticité ; ce pourrait être le cas de l'opposition entre réemploi noble et réemploi banal.

Figures 3. Échangeur de Villers-Bocage (Calvados), sur l'autoroute A84. La route nationale, ancienne route royale rectiligne, s'intégrait cependant parfaitement dans la géométrie du parcellaire et offrait une perspective claire sur la ville. Le tracé neuf, avec pourtant des préoccupations de paysage affichées, coupe tout le parcellaire en oblique, rompt la perspective de l'ancienne route, en fait abandonner une partie et crée un échangeur peu élégant. La mise à deux fois deux voies de la route nationale l'aurait à la fois plus transformée et mieux respectée, en rétablissant la perspective et en créant une composition lisible.
Dessins Pierre-Marie Tricaud.


3.1. Projet réalisé.

3.2. Alternative proposée.

Figures 4. Sections proposées pour la restauration de la Bièvre dans Paris, entièrement neuves mais respectant la vallée, la continuité, l'écoulement gravitaire et tirant parti des points bas et des espaces ouverts.
Photos, coupes et plan Pierre-Marie Tricaud.


4.1. Jardin des Plantes, cour anglaise le long de la galerie de botanique, état actuel.

4.2. État proposé.

4.3. Proposition pour la ZAC de Rungis sur le chemin de fer de ceinture, court-circuitant un méandre comblé.

Identité

Enfin, je voudrais revenir sur un faisceau de questions soulevé par ce travail, celles qui concernent l'identité. Le prérapport de François Madoré m'interroge notamment à ce sujet, et je suis sensible à cette interrogation de la part d'un géographe, car la question de l'identité se pose avec acuité pour les territoires, c'est-à-dire les espaces habités par l'homme. Il s'agit, semble-t-il, d'une identité ipse, au sens où la définit Ricœur, et c'est notamment dans ce domaine qu'un travail avec des philosophes serait fécond. Cette identité des territoires, sans cesse revendiquée, est en relation étroite avec celle de leurs habitants - d'où son acuité - et avec celle des paysages, qui est traitée dans cette thèse. Je me suis interrogé sur les facteurs qui font l'identité d'un territoire dans un article publié par la Société de géographie (voir en bibliographie) et cette question sous-tend nombre des travaux que je poursuis à l'Iaurif, comme un récent atlas des unités paysagères d'Île-de-France.
Sans développer pour l'instant tous ces facteurs d'identité, je note que dans tous ces travaux, et dans ceux que je traite dans ma thèse, le nom m'est apparu comme déterminant : nom des routes, même s'il provient d'un simple numéro (nationale 7), et, pour la Bièvre, l'interrogation sur l'authenticité traduite par la formule : qu'est ce qui permet de donner le nom propre de Bièvre à un écoulement d'eau ? Plus généralement, qu'est ce qui permet de lui donner le nom commun de rivière ?

J'espère que ce travail pourra être utile et pour ce qui me concerne, que les débats que soulèveront ces questions me permettront de poser des jalons pour la suite. Je vous remercie de votre attention.

Mots-clés

Authenticité, identité, patrimoine, paysages culturels, réemploi (ou remploi), restauration critique (restauro critico)
Authenticity, identity, heritage, cultural landscapes, re-employment, critical restoration (restoro critico)

Bibliographie

Le texte de la thèse est disponible en cliquant ici. Sa référence bibliographique est la suivante :
Tricaud, P.-M., « Conservation et transformation du patrimoine vivant, Étude des conditions de préservation des valeurs des patrimoines évolutifs », thèse de doctorat en aménagement de l'espace et urbanisme soutenue à l'université Paris-Est (École doctorale ville, transports et territoires, Institut d'urbanisme de Paris), 2010, 250 p.

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Auteur

Pierre-Marie Tricaud

Architecte paysagiste, docteur en urbanisme, Institut d'aménagement et d'urbanisme de la Région Ile-de-France (IAU-IdF).
Vice-président de la Fédération française du paysage
Courriel : Pierre-Marie.Tricaud@iau-idf.fr

Pour référencer cet article

Pierre-Marie Tricaud
Conservation et transformation du patrimoine vivant
publié dans Projets de paysage le 19/01/2011

URL : http://www.projetsdepaysage.fr/fr/conservation_et_transformation_du_patrimoine_vivant