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18/07/2010
Résumé
Partant de l'utilisation métaphorique du terme de « paysage » en science, notamment dans l'expression « matériaux-paysages », nous nous proposons de saisir quelques invariants et caractérisations inédites de cet objet scientifique. Il s'agit, en effet, de montrer l'intérêt épistémologique d'un « détour » par d'autres disciplines scientifiques que l'histoire pour renouveler le champs des landscape studies et d'envisager un angle original de réponse aux programmes de recherche regroupés sous l'intitulé de « nature en ville ».Based on the metaphorical use of the term "landscape" in science, especially in the expression "Materials - Landscapes," the article intends to capture some invariants and new characterizations of this scientific object. It is, indeed, to show the epistemological interest of a "detour" by other scientific disciplines than history to renew the field of landscape studies and consider original way of responding to research programs grouped under the heading of "Nature in the city».
Texte
« Paysage » : de la polysémie du terme à son usage métaphorique
Lieu, territoire, nature, environnement, espace... La polysémie du terme de « paysage » est bien connue. Proche de « territoire », il tend vers une acception géographique ou politique de cette « portion » de région telle qu'elle est « perçue par les populations ». La notion recouvre l'idée d'une « étendue de la surface terrestre sur laquelle vit un groupe humain », autant qu'à s'apparenter à « l'étendue de pays sur laquelle s'exerce une autorité, une juridiction1 ».Tout aussi proche du terme de « nature », le terme de paysage renvoie au sublime, qui affectait tant les romantiques ou les peintres paysagistes, et s'articule à une approche plus conforme à l'écologie, c'est-à-dire à la notion d' « environnement ». Le paysage résulte en effet de «l'interrelation » des « facteurs naturels et/ou humains » qui l'ont façonné2.
Nous voudrions néanmoins nous attacher à une extension de cette polysémie, à l'emploi métaphorique du mot de « paysage » qui ne cesse de s'étendre aux domaines les plus divers3, y compris en science. Notre hypothèse est qu'en saisissant ce qui est transposé d'un champ disciplinaire à un autre, nous pourrions, à la fois, resserrer la définition de « paysage » - saisir les invariants et les caractérisations inédites -, et envisager les landscape studies sous l'angle de problématiques nouvelles. Les cas auxquels nous nous attacherons sont ceux des « matériaux-paysages » et des programmes de recherche relevant de l'intitulé « nature en ville ».
Les « matériaux-paysages » : histoire et enjeux
Comme l'indique Bernadette Bensaude-Vincent, historienne des sciences et plus particulièrement de la chimie, le terme de « matériaux-paysages » est apparu pour distinguer les matériaux « naturels » des « nouveaux matériaux4 ». Il est né du fait que, dès les années 1960, les matériaux composites sont progressivement substitués aux métaux, notamment en aéronautique5.Elle donne des exemples. En 1958, un mélange de verre et de résine polyester intègre la fabrication des pales d'hélicoptère. En 1973, un composite à fibres de carbone, attirant en raison de sa faible densité, est utilisé pour le Concorde. À la même période, ces matériaux entrent progressivement dans la composition des fibres qui, de plus en plus légères et résistantes, composent des textiles qui servent à faire nos vêtements.
Puis Bernadette Bensaude-Vincent explique que ces « matériaux » sont des « paysages », car ils sont « composites », faits d'éléments divers, spécialement adaptés à un « objectif précis » -l'élaboration d'une pièce, telle partie de la carlingue d'un avion -, possèdent leur « composition » et leur « géographie singulière6 ». Puis elle suggère les enjeux anthropologiques de cette mutation technologique. La naissance des textiles synthétiques nous aurait définitivement « coupés des liens qui nous reliaient encore à la terre, aux herbes et aux prés7 ». Ce qui était supposé nous être proche, la « nature », est supplanté par « l'artifice, voire l'artificiel », dont les secrets de fabrication, complexes, nous demeurent étrangers.
Paysages, proximités et « nature en ville » : une insuffisance conceptuelle ?
On reconnaît une caractérisation classique du paysage, des invariants. « Composite », car fruit de l'interaction de la nature et de la culture, il n'en répond pas moins, sous l'action de l'agriculture ou du paysagisme, par exemple, à des « objectifs précis » : se nourrir, augmenter les aménités d'un cadre de vie. Offert au regard, qui en perçoit les formes les plus saillantes, et au jugement, qui évalue cette « géographie singulière », il demeure affaire de « composition » d'un lieu au périmètre circonscrit.De façon moins convenue, ce passage attire notre attention sur l'importance des matériaux dans le paysage. Car il ne s'agit pas simplement de dire que ce dernier est composite au sens où il est constitué d'éléments vivants (les végétaux) et de matériaux inertes (le bois, le béton). Si le paysage peut servir à qualifier de nouveaux matériaux composites, n'est-ce pas parce que les matériaux des paysages sont en eux-mêmes des composites ? Depuis le XIXe siècle, l'acier et le béton ont fait leur apparition dans les parcs (aux Buttes-Chaumont, par exemple). Aujourd'hui, les paysagistes ne se contentent plus d'utiliser des hybrides ; ils utilisent des plantes dont le code génétique a été modifié, pour limiter leur croissance et éviter la taille8. Dès lors, les jardins, les parcs et les paysages que nous pensons « naturels », que nous cherchons à créer, protéger, réparer - renaturer-, ne sont-ils pas des combles d'artifices, des composites de nouveaux matériaux composites ?
Soit le plan « Restaurer la nature en ville » faisant suite à l'engagement n° 76 du Grenelle de l'environnement9. Cette expression implique trois sens du terme de « proximité ». La nature étant supposée extérieure à la ville, ou insuffisamment valorisée quand elle se situe « en » ville, il faudrait la réintroduire/requalifier dans l'espace urbain afin, entre autres « bienfaits » tirés du respect de la « biodiversité », de limiter « l'étalement urbain », de recréer un « lien social », de recouvrer la « santé10 »... Nous gagnerions une proximité géographique - spatiale - afin de retrouver une proximité sociale qui, ayant existé, signifierait des retrouvailles avec nos racines : une proximité d'ordre historique.
Quant au terme de « nature », il n'est pas toujours explicite. Ce vocable signifie la périphérie des villes - agriculture urbaine et/ou de proximité -, les squares, jardins et les parcs urbains, les friches11. Il renvoie, tout à la fois, comme le souligne Thierry Paquot, aux matériaux naturels de construction utilisés par nos ancêtres, aux méfaits dénoncés de l'industrialisation et de l'hygiénisme, au projet d'une « combinaison inédite entre urbain et nature », qui se distinguerait de la cité-jardin, ou de la ville-nature12 ».
Devant ce flou sémantique, les programmes de recherche, dont les mots clés sont « nature en ville », n'induisent-ils pas, à leur insu, des réponses qui se représentent la nature et la ville sur le modèle des jardins ouvriers tels que les conçurent, entre autres exemples, le père Volpette à Saint-Étienne (site minier), ou l'abbé Lemire, à Cambrai13 ? N'appellent-ils pas des référents qui, datant du XIXe siècle, reposent sur une distinction nature-campagne agricole/artifice-ville industrielle ?
En somme, ces acceptions de « proximité » et de « nature » ne prennent pas en compte les mutations technologiques les plus récentes - la nature comme un comble d'artifice - et les enjeux anthropologiques qui en découlent - l'idée que nous sommes peut-être à jamais coupés de la terre, de l'herbe et des prés...
Histoire des jardins et des paysages, « nature en ville » : questionnement et proposition de recherche
Si ces analyses se tiennent, le terme de « paysage » n'exige-t-il pas une redéfinition qui mettrait l'accent sur les matériaux ? Et si nous sommes coupés de la nature, si cette dernière est un comble d'artifice, ne devrait-on pas interroger la finalité du programme « nature en ville » ? Ne faudrait-il pas se demander ce qui dans la « nature en ville » relève, pour partie, d'un mythe qui peut être fondateur et, pour partie, d'une mystification ?C'est au prix de ce questionnement que l'histoire des jardins, des parcs et des paysages se renouvellerait14. Vue sous l'angle de l'introduction progressive de nouveaux matériaux, cette discipline mobiliserait des compétences issues des sciences, des techniques, des technologies et de l'ingénierie. C'est peut-être grâce à ce questionnement que l'agriculture urbaine et l'agriurbanisme, auxquels le Larep et l'équipe Proximités sont attachés15, serviraient autre chose qu'un retour nostalgique aux jardins ouvriers, un engouement passager pour les jardins communautaires ou partagés.
Par cette contribution, j'espère avoir éclairé ma démarche d'épistémologue. Avoir montré comment le passage par la chimie, et plus généralement le détour par des champs disciplinaires qui semblent très éloignés du paysage, nous ramène au cœur de notre propre discipline - l'histoire des jardins et des paysages - pour ouvrir des perspectives nouvelles et laisser entrevoir des réponses originales à des programmes de recherche.
Mots-clés
Matériaux-paysages, nature en ville, histoire des jardins et des paysages, agriculture urbaine, agriurbanisme, Convention européenne du paysageMaterials, Landscape, nature in the city,
history of gardens and landscapes, urban agriculture, agri-urbanism, European Landscape Convention
Bibliographie
Bensaude-Vinvent, B., Éloge du mixte. Matériaux nouveaux et philosophie ancienne, Paris, Hachette, coll. « Philosophie », 1998.Cabedoce, B. et Pieron, P., (sous la dir. de), Cent Ans d'histoire des jardins ouvriers 1896-1996. La Ligue française du coin de terre et du foyer, Grâne, Créaphis, 1996.
Convention européenne du paysage, Florence, 2000 :
http://conventions.coe.int/Treaty/FR/treaties/html/176.htm.
Dagognet, F., Rematérialiser. Matières et matérialismes, Paris, Vrin, 1985.
Auteur
Catherine Chomarat-Ruiz
Philosophe, historienne des jardins et des paysages.
Maître de conférences à l'École nationale supérieure du paysage de Versailles.
Directrice du Larep (Laboratoire de recherche de l'École nationale supérieure du paysage de Versailles), chercheur de l'équipe Proximités, SAD-APT (UMR 1048, Inra), et chercheur correspondant du Centre André-Chastel - UMR 8150, CNRS, université Paris-Sorbonne, Paris IV, Dapa.
Courriel : c.chomarat@orange.fr
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