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2000-2010, dix ans d'histoire de la plaine inondable de la Gloriette, à Tours

2000-2010, ten years of stories of the flood plain of the Gloriette, at Tours

04/01/2012

Résumé

La plaine de la Gloriette à Tours a servi, entre 2000 et 2010, de terrain d'expérimentation de projets de jardins portés par la collectivité. Projet ambitieux à l'origine puis redevenu modeste dès la troisième année d'ouverture en passant du parc thématique au jardin potager, il a permis de mettre en œuvre différents aménagements. L'évolution des modes de conception et de gestion a été l'occasion de tester des pratiques marginales de production de formes dans un site inondable en construisant, au fil des ans, une relation particulière entre maîtrise d'ouvrage et maîtrise d'œuvre, aboutissant à la constitution d'équipes de réalisation sortant du cadre traditionnel conditionné par le code des marchés publics. L'étude de ces dix années de pratiques et de relations nous éclaire sur les difficultés d'émergence et de pérennisation de projets paysagers dans les cadres conventionnels qui s'imposent aux collectivités et aux maîtres d'œuvre.
The plain of the Gloriette, in Tours, served between 2000 and 2010, as a testing ground for garden projects driven by the municipality. The building of facilities, their methods of design and management, have been a fantastic opportunity to test the marginal process of production of forms in a flood area. Over the years, a special relationship between landscape designers and the owners has lead to the formation of production teams beyond the traditional relationship conditioned by the procurement code. The study of these 10 years of practice and relations sheds light on the difficulties of implementing landscape projects in the legal frameworks imposed for municipalities, landscape designers and contractors.

Texte

La conquête urbaine

La plaine de la Gloriette est un vaste espace inondable de 120 hectares situé dans le val de Cher, entre les deux plus importantes communes d'Indre et Loire, Tours et Joué lès Tours. Rattachée, pour sa plus grande partie, à la commune de Tours à partir des années 1960 (en 1964, la ville de Tours a procédé à une extension de son périmètre pour prévenir son manque de logements), la plaine a toujours eu une vocation agricole liée en grande partie à la présence du Cher et à son inondabilité (elle sert de bassin d'expansion des crues, rendu crucial suite au remblaiement de la superficie de bassin d'expansion du territoire des Deux-Lions). Seule sa partie nord-ouest, en bordure du Cher, a fait l'objet d'aménagements de bâtiments, hangars et lieux de stockage pour la plupart, incluant de façon éparse quelques habitations. Si le caractère inondable de la plaine est aujourd'hui pleinement reconnu, garantissant, dans une certaine mesure, sa protection, le quartier des Deux-Lions, qui prolonge la plaine à l'est, initialement inondable, n'a pas connu le même destin. Identifié par l'ancien maire de Tours, Jean Royer, comme un lieu de développement urbain orienté vers l'accueil d'entreprises de nouvelles technologies, il fait l'objet d'un remblaiement titanesque, mettant hors de portée des crues l'ensemble des terrains, au moyen d'apports de couches de matériaux atteignant plusieurs mètres1. La plaine de la Gloriette échappe de justesse au sort des Deux-Lions, la lenteur de mise en œuvre du projet global d'aménagement, envisagé dès les années 1980, venant télescoper la promulgation de la loi sur l'eau datant du 3 janvier 1992. Il faut également reconnaître que la zone des Deux-Lions est, dans une certaine mesure, plus facile à conquérir. La déprise agricole a scellé le sort des prairies inondables tandis que la plaine de la Gloriette continue d'être cultivée.

Vers un nouveau schéma de développement

En 1994, le schéma directeur de l'agglomération tourangelle est refusé par le préfet, annulant définitivement le développement d'un vaste projet de logements sur la plaine2. Les terrains, qui constituaient jusqu'alors des réserves foncières, doivent s'imaginer un autre devenir. En 1995, le changement de majorité, Jean Germain (PS) remplace Jean Royer (DVD), correspond à une nouvelle approche du territoire agricole de la plaine, dont la ville acquiert une large partie. Faute de projets arrêtés, elle laisse les terres aux quelques exploitants qui possèdent encore des fermes sur le secteur. Le maïs, le sorgho et le tournesol sont les principales cultures qui nappent la centaine d'hectares de plaine, séparées par des haies bocagères longeant le réseau de fossés destinés à collecter les eaux de ruissellement et à les rejeter dans le Cher et le Petit Cher. L'abandon des capacités de développement urbain envisagé dans la continuité du projet des Deux-Lions, qui peine à se réaliser3, la place de plus en plus prégnante de l'environnement dans le champ politique4 et la volonté de la nouvelle municipalité de proposer des projets qui s'inscrivent dans une réflexion autour du patrimoine et du paysage dans le périmètre de l'agglomération tourangelle (Lussault, 2001, p. 21) conduisent à envisager un schéma directeur différent. Un nouveau projet d'aménagement voit le jour au début des années 2000, fixant les grandes orientations de création d'un parc séparé en deux entités par la route départementale numéro 7 (route de Savonnières) : au nord, un parc urbain, tourné vers les rives du Cher, englobant une requalification urbaine des friches présentes sur la plaine et au sud une série de jardins à thèmes, intégrant une zone lacustre, des lagunages et un corridor écologique autour du Petit Cher5.

Image 1. La plaine lors de l'inondation de mai 2001.
© Bruno Marmiroli

Image 2. La route de Savonnières (R D n° 7) en mai 2001.
© Bruno Marmiroli


En 1999 a lieu le premier acte de mise en œuvre du schéma, dans la continuité de la nouvelle dynamique impulsée par la municipalité. La ville de Tours propose à Jean-Paul Pigeat, directeur du CIPJP6, de réfléchir au devenir d'une partie de l'espace, qualifiée alors de parc à thèmes. Pour porter le projet et assurer sa réalisation, la ville s'entoure de personnalités locales (architectes, scientifiques, comptables...) réunis au sein d'une structure associative créée pour l'occasion. En 2000, l'association de la Gloriette7 voit le jour, sur financement de la ville de Tours, et fait la promotion, entre 2000 et 2001, de deux projets temporaires conçus à l'échelle d'une portion de l'espace de la plaine (environ 6 hectares, entre la ferme Robert et la peupleraie située sur les bords du Petit Cher) destinée à l'accueil des jardins thématiques. Il s'agit alors de faire revivre la mémoire d'un lieu situé en lisière de deux villes, depuis les jardins ouvriers ou familiaux jusqu'aux pratiques agricoles dans les plaines inondables, en passant par quelques vestiges de présence romaine. Aucune réelle étude historique n'a été conduite mais chacun avait une certaine idée de ce que recouvrait le vocable « mémoire » qui s'incarnait peu ou prou dans un espace inondable, dont les aménagements éphémères n'amputeraient pas significativement la part naturelle du lieu (comme si les espaces inondables avaient été mis à l'écart de l'anthropisation), par opposition aux espaces urbanisés limitrophes dont le quartier des Deux-Lions constituait le modèle8.
L'association de la Gloriette faisant office de maître d'ouvrage par délégation, le CIPJP devient le maître d'œuvre d'une opération de réflexion novatrice, consistant à tester des hypothèses d'aménagement dans un cadre éphémère et réversible puisque saisonnier et inondable. Il s'adjoint les services de paysagistes, dont Jacques Simon, et de scénographes pour proposer ce qui deviendra la première exposition de préfiguration du parc de la Gloriette, conçue comme un aménagement temporaire ponctué d'animations autour de l'environnement. Une passerelle de bambous, plusieurs animations hydrauliques, une série d'hortillonnages artificiels et quelques barnums, abritant un espace de restauration, disent le lien étroit entre la plaine et la rivière et incitent les visiteurs, habitants de Tours pour la plupart, à prendre possession des lieux. 28 000 personnes feront le déplacement au fil de l'eau et beaucoup inscriront leurs doléances dans une étude qui posera les bases de la seconde édition du projet. Ces aménagements sont autant d'opérations de communication utilisées pour transmettre un nouveau discours sur la nature en ville9.

Image 3. Le village éphémère de la seconde édition de l'exposition de préfiguration, été 2001.
© Bruno Marmiroli


Le bilan de la première édition est aléatoire, l'aspect novateur de l'intention n'ayant pas nécessairement pu s'incarner dans les différents aménagements disposés sur la plaine. Confronté, comme tous les lieux saisonniers, à des délais de montage très courts - on utilise volontairement un lexique venant des festivals - et à une nature capricieuse, le chantier a du retard et peine à investir de façon homogène l'ensemble de l'espace. La mission du CIPJP est reconduite mais avec une nouvelle équipe de conception. Les intervenants, qui agissent en sous-traitance du CIPJP, venant de l'univers de la scénographie, de l'architecture et du paysage, structurent l'intervention autour d'un thème fédérateur (les vacances à la Gloriette) destiné à articuler l'ensemble du projet. Le principe thématique reprend très largement les préceptes qui ont participé du succès du festival des jardins depuis sa création. Les contraintes restent identiques, un délai de conception serré, un délai de chantier trop court et parsemé d'aléas climatiques, dont une crue qui entraînera un retard de chantier de près d'un mois et une ouverture retardée d'autant. Entre l'aire de stationnement, au nord, datant de la première édition, et les rives du Petit Cher, au sud, près de 500 mètres de déambulation sont aménagés, alternant une large promenade sur un platelage en bois, une plage de sable aménagée en bord de mer (une prairie de bleuets y est même plantée), un alignement de maisons colorées en panneaux de bois accueillant un restaurant, une galerie, un office du tourisme... un sous-bois aménagé, une tour permettant de découvrir la canopée de la peupleraie et des jardins potagers qui reprennent la trame des hortillonnages artificiels. Pour assurer l'irrigation de l'ensemble des espaces plantés (allées de saules, prairie fleurie, jardins...), plusieurs éoliennes de pompage sont installées sur la plaine et raccordées à un fossé. Compte tenu de l'ampleur du chantier, les grands espaces font l'objet d'interventions agricoles menées par l'ancien exploitant des terrains et les multiples chantiers de plantation font intervenir des centres de formation divers10. Près de 10 000 visiteurs visiteront l'exposition, devenue payante, et profiteront des animations. Le résultat est jugé décevant au regard des efforts financiers et de l'importante communication déployée par la ville. Aucun bilan réel n'est réalisé pour analyser les causes de ce qui est ressenti par les élus locaux comme un échec de la préfiguration, scellant le sort du grand projet initial. Le mode de gestion du site est rapidement remis en question et le démontage de la deuxième saison donne lieu à une révision complète du mode et de l'envergure de l'action.

Image 4. La tour de découverte de la peupleraie, installée en 2001.
© Bruno Marmiroli


Le retour de la collectivité

En 2002, la gestion du site de la Gloriette (partie aménagée par l'association uniquement) est reprise directement par la ville de Tours et confiée au service des parcs et jardins. Le contrat du CIPJP n'est pas renouvelé et la gestion est confiée à une équipe municipale restreinte, issue du service des parcs et jardins, dirigée par l'ancienne responsable du site, Élisabeth Brosset, dont le contrat passe sous responsabilité de la collectivité. La cellule, partiellement autonome à la fois en termes de décisions et d'orientations budgétaires, est en charge de l'animation du site et de l'encadrement des différents aménagements. Elle sollicite d'anciens membres de l'équipe initiale11 pour repenser le projet. Les budgets sont considérablement réduits et l'idée de départ, excessivement ambitieuse, se transforme en espace de loisirs intégrant un modeste potager articulé autour de la relation entre l'homme et la plante, reprenant très largement la structure mise en place les années précédentes, à savoir l'aire de stationnement stabilisée, les jeux situés à la périphérie, la circulation principale, les éoliennes et les hortillonnages artificiels réalisés au début du projet. Seule réalisation significative, les visiteurs de l'année 2002 déambulent dans un petit jardin potager de 700 m², fait en grande partie avec les éléments (poteaux, platelages, bambous, clôtures...) des années antérieures. Un nouveau thème est choisi, celui des potagers du monde, qui offre toute liberté pour explorer le rapport homme-plante à travers une succession de microparcelles jardinées, reliées par une déambulation.

Image 5. Les potagers du monde, les parcelles jardinées, 2004.
© Bruno Marmiroli


Le jardin potager devient le nouveau centre d'un espace nettement orienté vers la découverte des plantes comestibles. Au fil des années, le potager continue de s'agrandir et se trouve complété par la réhabilitation d'une ancienne habitation désaffectée qui devient la maison de la Gloriette, pôle réunissant les bureaux des employés du site (une responsable, une animatrice et deux jardiniers) et un local d'accueil pour les groupes et les nombreux élèves qui participent aux ateliers organisés dans le jardin. Entre 2002 et 2010, le potager développe sa surface pour passer de 700 à près de 5 000 m², démultipliant les espaces et proposant aux visiteurs une promenade botanique à thèmes, partant de la cueillette des plantes sauvages et s'achevant autour de tables potagères destinées aux enfants et aux personnes handicapées. L'ensemble fait l'objet d'une signalétique consigné dans un petit ouvrage diffusé sur place et destiné à initier une collection intitulée « Les cahiers de la Gloriette12 ». Intégralement ouvert au public, en accès libre, non clôturé13 et réalisé avec des moyens modestes, le potager de la Gloriette est le plus important potager porté par une collectivité en France. Pour autant, même si chaque année il attire des visiteurs et des animations en nombre, il ne correspond en rien au schéma de départ envisagé par la ville de Tours. Il ne fait partie d'aucune planification anticipée puisqu'il évolue année après année et ne fait pas non plus l'objet d'un plan pluriannuel de développement, au grand dam de ses concepteurs qui renouvellent chaque année l'exercice sans pouvoir l'ancrer dans la durée. Son sort, comme celui de l'équipe qui y travaille, s'accorde parfaitement au caractère insaisissable de son paysage en constant mouvement.

Image 6. Chantier du CFPPA lors du montage annuel, 2004.
© Bruno Marmiroli


Image 7. Animation autour de la tomate organisée par Georges Sabatier, jardinier de la ville de Tours, 2005.
© Bruno Marmiroli


Image 8. Atelier de dégustation de légumes organisé par Patrick Genty, jardinier, 2005.
© Bruno Marmiroli

Autour de l'aventure potagère, de nombreux projets et animations voient le jour sur la plaine. Parmi les plus marquants, citons un parcours acrobatique dans les arbres, un festival de cerfs-volants qui s'installe chaque année sur la prairie centrale, une fête de la courge qui annonce la fin de la saison du jardin et qui donne lieu à une distribution des produits de la récolte et, plus récemment, le festival de musique Aucard de Tours. Tous participent de l'envie qui perdure de faire de la Gloriette un lieu d'expérimentation collectif. Ils sont associatifs, portés principalement par des bénévoles, intègrent les principes de gratuité qui prévalent depuis 2002 et font vivre le lieu sans avoir été intégrés au schéma de départ. Un seul fait figure d'exception à tous égards, un parcours de golf qui concrétise en partie l'ambition de dédier la plaine aux loisirs sportifs mais qui n'a jamais été évoqué à l'origine (le projet de golf est mentionné à partir de 2004). Parallèlement, une aire d'accueil des gens du voyage et quelques zones de stockage côtoient l'activité qui continue de perdurer sur la plaine, à savoir l'agriculture, puisque, sur les 120 hectares de plaines, 60 sont encore cultivés par des agriculteurs dont certains possèdent encore une ferme sur le domaine. D'un espace partiellement délaissé, la plaine est devenue un périmètre à enjeux urbains puis un lieu d'exploration innovant dont l'enjeu de pouvoir, modeste mais à forte connotation symbolique, laisse entrevoir de possibles conflits d'usage et de voisinage.

Un bilan mitigé


Image 9. Schéma de répartition des différents espaces de la plaine, 2010.
© Bruno Marmiroli

Pendant 10 ans, l'avenir s'est dessiné sans trame précise, à mi-chemin entre économie agricole et pédagogie environnementale, sans toutefois pouvoir imposer une véritable empreinte au site. Les études environnementales et les chantiers de restauration de berges menés autour du Petit Cher n'ont pas été suivis d'effets, le potager pédagogique connaît un avenir incertain, l'agriculture, les pâtures, et les cultures diverses cohabitent difficilement avec des espaces réservés à d'autres usages et l'on devine, à travers l'annonce de l'augmentation de surface du terrain de golf14, quelle orientation principale a été retenue et quelle tentative est en passe d'être abandonnée.
À quoi peut-on attribuer ce changement de cap politique ? Comment comprendre l'abandon du schéma directeur volontaire esquissé au début des années 2000 qui donnait raison à Sylvain Rôde lorsqu'il évoquait le passage d'un paradigme techniciste à un paradigme environnementaliste15 dans les nouvelles perspectives d'aménagement du bassin de la Loire ? Comment analyser l'échec annoncé d'une tentative de développement portée collectivement, probablement plus en adéquation avec l'environnement du site que tout ce qui a été initié jusqu'alors ? Comment, finalement, interpréter politiquement l'accord d'extension de nouveaux aménagements de loisirs dont les principes fondateurs sont en relative contradiction avec le titre revendiqué de la plaine de la Gloriette autoproclamée « espace naturel » ?

Image 10. Plan de prévention des risques d'inondation de la plaine et du quartier des Deux-Lions, 2010.
© Bruno Marmiroli


La ville de Tours est née de l'eau et la présence d'un fleuve, la Loire, et d'une rivière, le Cher, a nécessité d'exonder l'ensemble du site pour satisfaire les exigences de l'urbanisation (Lussault, 2001, p. 36). La dernière étape de conquête n'aura pas lieu, rompant le cycle historique de développement et c'est dans cet échec fondateur qu'il faut chercher une partie de l'abandon actuel du projet, dans cette difficulté de renouvellement du mythe originel (entendu au sens du récit porté et transmis par les habitants) dès lors qu'il est sournoisement rattrapé par la législation ou par une incapacité d'incarnation dans une stratégie politique. Si l'action de Jean Germain en matière de maîtrise des eaux diffère nettement de celle, volontaire et radicale, de son prédécesseur, il ne fait que suivre un courant contemporain qui consiste à intégrer la capacité des éléments naturels à structurer l'histoire urbaine dès lors que la mise en œuvre de leur domestication semble vouée à l'échec. Un échec qui n'est pas nécessairement lié à un manque de moyens techniques mais plutôt à un glissement de la représentation de l'entité « fleuve ». Le fleuve revient à la ville, il n'en dirige plus les flux selon le sens de son courant mais il se distille en elle, ouvrant de nouvelles perspectives d'aménagements, entre quais, parcs, promenades, esplanades... Encore faut-il que le schème global soit appréhendable, lisible et soluble dans un discours politique. Le parc à thèmes, au même titre que les nouveaux quartiers d'habitat, était digeste, celui autour du jardin potager, aux formes incertaines et en permanente mutation, bercé par les aléas climatiques des crues, difficile à cerner et donc à communiquer, n'entre pas dans cette catégorie.
Michel Lussault nous fournit une autre clef de lecture possible de la difficulté d'envisager le projet de parc dans une perspective à long terme. Si, à l'échelle de l'agglomération tourangelle, l'espace environnant le Cher est celui du développement récent (grands ensembles des rives du Cher, quartier des Deux-Lions, complexe nautique...), c'est également un possible espace de relégation en marge de la ville historique. L'image officielle de la ville de Tours se nourrit abondamment d'une histoire légendaire, qui alimente une « image citadine patrimoniale » faisant office de référence suffisamment forte pour « qu'il soit difficile d'envisager une stratégie municipale qui la transgresse vraiment » (Lussault, 2001, p. 36). L'ambition initiale aurait été victime d'une incapacité à dépasser l'histoire urbaine pour proposer une alternative plausible, sur un espace dont la destinée suit invariablement le sort réservé aux terres impropres à la culture, varennes, marécages, gâtines, comme si l'histoire de la plaine n'était pas digne d'intégrer la légende de la ville. La plaine a longtemps offert un espace de liberté à l'abri de la surveillance et du contrôle. Elle jouit encore d'une image marginale qui sied bien aux projets alternatifs orientés vers l'écologie pratique mais qui n'a finalement jamais intégré le champ politique autrement que par une place iconographique non négligeable dans le journal de la ville. Il s'agit bien d'une histoire de représentation plus que d'une prise de conscience de ce que revêt socialement un potager ouvert à tous. En échappant à la planification, en perdurant modestement, le projet - nous devrions plutôt parler d'une mosaïque d'initiatives - assure sa survie à court terme en même temps qu'il porte le germe de sa condamnation.

L'aménagement de la plaine de la Gloriette a maintenant dix ans. Il nous semble opportun de dresser un bilan à la fois de son histoire, des actions menées au cours de ces dix années, des acteurs qui s'emploient à faire vivre le site et des enjeux politiques qui régissent son futur proche. Une synthèse qui peut également s'apparenter à un diagnostic et une étude des modes et des moyens d'action mis en œuvre pour assurer la transformation d'espaces périurbains revenant progressivement à la charge de collectivités qui peinent à structurer des outils de gestion adaptés. Le premier constat est ambivalent, il témoigne de la capacité d'existence de projets marginaux dont la survie tient en grande partie à l'adéquation entre le coût dérisoire (petite équipe, moyens réduits...), l'existence quasi confidentielle (les visiteurs ont longtemps critiqué la difficulté d'accès au site) et la possible récupération politique mais il démontre également la difficulté de la collectivité à développer une démarche innovante adaptée à ce type d'espaces périurbains dont l'équilibre tient à la coexistence entre l'environnement « naturel », les besoins des habitants et les projections politiques. Il faut également s'interroger sur le rôle de la maîtrise d'œuvre dans sa capacité à penser un espace fluctuant et à inscrire un mode d'intervention original dans un cadre réglementaire excessivement rigide. La loi MOP16 et les différentes missions qui en découlent ont été pensées initialement pour les projets de construction de bâtiments. Elle est peu adaptée aux projets d'aménagements paysagers et devient obsolète dès lors que les matériaux mis en œuvre sont en partie récupérés ou issus de filières artisanales (cas des perches de châtaignier ou de saule dont la culture est liée aux saisons), que les acteurs sont multiples et qu'ils inventent leur mode d'intervention au fil du chantier. À l'échelle du territoire national, les richesses historique et paysagère du site, la diversité des propositions ayant vu le jour, la multiplicité des acteurs et des enjeux associés à la fragilité de l'équilibre écologique de la plaine inondable ont valeur d'exemple, justifiant probablement, au-delà d'une rapide synthèse, un véritable travail de recherche autour de l'idée de « nature » lorsqu'elle est confrontée au désir d'aménager.

Mots-clés

Plaine inondable, schéma directeur, espace périurbain, projet collectif, structure associative, maîtrise d'ouvrage publique
Flood plain, master plan, periurban area, group project, organization, public project

Bibliographie

Besse, J.-M., Le Goût du monde, Arles/Versailles,  Actes Sud/ENSP, coll. « Paysage », 2009.

Dagognet, F., Considérations sur l'idée de nature, suivi de Canguilhem, G., La Question de l'écologie, Paris, Librairie philosophique J. Vrin, 2000.

Dutour, A., Garnier, P., Génin, A., Servain-Courant, S., « Développement de la ville de Tours en zone inondable : le cas du Val de Cher », actes du colloque « Hydrosystèmes, Paysages, Territoires », Lille, 6 au 8 septembre 2001.

Fel, L., L'Esthétique verte. De la représentation à la présentation de la nature, Seyssel, Champ Vallon, coll « Pays/Paysages », 2009.

Lieutaghi, P., La Plante compagne, pratique et imaginaire de la flore sauvage en Europe occidentale (nouvelle édition), Arles, Actes Sud, 1998.

Lussault, M., « Ouverture : mythologies citadines », dans Lussault, M. (sous la dir. de), Tours, des légendes et des hommes, Paris, Autrement, coll. « France », n° 21, 2001, p. 21 sq.

Auteur

Bruno Marmiroli

Architecte DPLG, il est titulaire d'un DEA de l'École des hautes études en sciences sociales portant sur la morphologie des paysages de l'industrie. Il a été cofondateur et associé du bureau d'études en paysages L'Atelier de 2000 à 2010 avant de rejoindre l'Agence départementale d'aide aux collectivités d'Indre et Loire (Adac) en qualité d'architecte paysagiste.
Courriel : bmarmiroli@adac37.fr

Pour référencer cet article

Bruno Marmiroli
2000-2010, dix ans d'histoire de la plaine inondable de la Gloriette, à Tours
publié dans Projets de paysage le 04/01/2012

URL : http://www.projetsdepaysage.fr/fr/2000_2010_dix_ans_d_histoire_de_la_plaine_inondable_de_la_gloriette_a_tours

  1. De nombreuses entreprises de travaux publics ont bénéficié du site des Deux-Lions comme zone de remblaiement, leur permettant de décharger d'importantes quantités de matériaux.
  2. La plaine de la Gloriette devait accueillir un projet de logements destiné à accompagner la création d'un technopôle sur la rive sud du Cher (quartier des Deux-Lions). Deux tours, dessinées par Jean Nouvel, devaient servir d'emblème au quartier.
  3. Le quartier des Deux-Lions, qui accueille dès 1994 l'École Polytech'Tours et la faculté de droit (plan université 2000), connaîtra un réel essor à partir des années 2000 mais dès 1995 la stratégie urbaine initiale, monofonctionnelle, est abandonnée au profit d'un quartier mêlant des fonctions tertiaires, du commerce et des logements.
  4. Suite à l'essor de l'écologie urbaine, Jean Germain, en succédant à Jean Royer, « maire bâtisseur », ne souhaitait pas revêtir une identité politique similaire.
  5. Données mentionnées dans les « Journées régionales de l'Association des ingénieurs des ville de France », Centre ouest, 19-20 octobre 2001, p. 37.
  6. Le Conservatoire international des parcs et jardins et du paysage de Chaumont-sur-Loire, organisateur du festival des jardins de Chaumont-sur-Loire, devenu depuis le Domaine de Chaumont-sur-Loire.
  7. Association de préfiguration pour l'aménagement de la plaine de la Gloriette.
  8. Les deux espaces étaient d'ailleurs gérés par deux élus distincts, l'un voué au développement du quartier des Deux-Lions et l'autre à l'urbanisme et aux espaces verts, dont la Gloriette.
  9. Romain, F., « Le fleuve, porteur d'images urbaines : formes et enjeux », Géocarrefour, vol. 85-3/2010, p. 258.
  10. L'Entraid'ouvrière, association d'insertion, mais aussi le centre de formation professionnelle et de promotions agricoles de Tours-Fondettes participeront au montage et à la plantation des différents espaces.
  11. L'Atelier, qui intervient à partir de 2001 pour le compte du CIPJP, continuera à faire évoluer le site avec les équipes de la ville jusqu'en 2009.
  12. Le premier numéro des « Cahiers de la Gloriette », Des histoires d'hommes, de femmes et de légumes, reprend les textes de la signalétique installée dans les parcelles des jardins potagers, avec quelques illustrations et anecdotes complémentaires. Il est avant tout destiné aux enseignants.
  13. La question de la clôture du site a fait l'objet de longs débats avant d'être tranchée et aucune dégradation significative n'a été à déplorer.
  14. « Golf de la Gloriette : surface de jeu triplée dès mai 2012 » dans La Nouvelle République du 20 aout 2011.
  15. Rode, S., « De l'aménagement au ménagement des cours d'eau : le bassin de la Loire, miroir de l'évolution des rapports entre aménagement fluvial et environnement », Cybergeo : European Journal of Geography, Environnement, Nature, Paysage, article 506, mis en ligne le 22 septembre 2010, URL : http://cybergeo.revues.org/23253.
  16. La loi MOP est la loi du 12 juillet 1985, modifiée, relative à la maîtrise d'ouvrage publique et à ses rapports avec la maîtrise d'œuvre privée.