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Étude du paysage à travers sa composante bâtie

Proposition d'une méthode d'analyse morphologique du bâti - étude de la région urbaine liégeoise (Belgique)

Landscape study through its built component

Proposal for a morphological analysis method - case study : Liège urban region (Belgium)
22/12/2009

Résumé

À travers diverses analyses morphologiques, la recherche doctorale en cours a validé l'hypothèse d'une typologie d'ensemble de constructions pour caractériser la composante bâtie du paysage périurbain. Cet article relate la construction de cette typologie.
Through various morphological studies, this doctoral research has validated the hypothesis of a typology of constructions set for the description of the built-up component of the suburban landscape. This article relates the development of this typology.

Texte

Présentation du travail de recherche doctorale1 de Fabian de Smet

Les paysages du territoire wallon ont été bouleversés par une urbanisation très forte au cours du siècle passé. Ce bouleversement n'est pas une réalité spécifique à notre région2. Celui-ci touche la plupart des pays industrialisés et est l'un des phénomènes spatiaux les plus marquants du XXe siècle. Les évolutions urbaines des pays de l'Europe occidentale ainsi que de l'Amérique du Nord sont probablement les plus représentatives de l'étalement urbain dont l'Agence européenne pour l'environnement a dressé le portrait en 20063.

De par sa forte densité de population, la Belgique est un terreau très sensible à ce phénomène. En Région wallonne plus particulièrement, un logement sur cinq est actuellement situé dans les périphéries récentes de centres urbains (Carlier, Fontaine & Monnier, 2007, p. 6). Ce mouvement a comme conséquence une augmentation très importante des surfaces urbanisées et en corollaire une diminution des surfaces non construites, principalement agricoles. Ces mutations d'usage vont de pair avec des mutations paysagères plus visuelles. En effet, au-delà des modifications de l'occupation du sol, ce processus de redistribution des populations se traduit morphologiquement par l'urbanisation du territoire. Souvent décrite négativement c'est une réalité paysagère qu'il ne faudrait pas négliger car celle-ci marque notre présent et notre avenir (Roux, 1997 & Secchi, 2006).

L'influence de l'étalement urbain sur les caractères paysagers des territoires périurbains a été mise en évidence dans la Convention européenne du paysage en 2000. Rappelons que les objets de la Convention de Florence concernent à la fois les paysages naturels et les paysages culturels, les paysages remarquables et ceux plus banals ou ordinaires du quotidien. Celle-ci insiste sur le fait que « le paysage est désormais reconnu indépendamment de sa valeur exceptionnelle car toutes les formes de paysage conditionnent la qualité du cadre de vie des citoyens et méritent d'être prises en compte dans les politiques paysagères. De nombreuses zones rurales et périurbaines, notamment, connaissent des transformations profondes et doivent faire l'objet d'une plus grande attention de la part des autorités et du public4 ».

Objet de la recherche

Si on s'intéresse plus particulièrement aux paysages ordinaires périurbains, une des conséquences visibles de l'étalement urbain est la production d'un espace caractérisé par une nappe d'urbanisation dans laquelle sont enclavés des noyaux d'habitats préexistants. Au niveau du cadre bâti, ces nouvelles urbanisations se sont traduites par des aménagements urbains et des architectures singulières voire inédites historiquement. Ceux-ci ne sont ni propres aux villes ni caractéristiques des campagnes. Ils confèrent un caractère hétérogène aux espaces avec lesquels ils composent. Les paysages qu'ils touchent sont, pour reprendre les termes d'Hervé Davodeau, des illustrations de « palimpsestes5 » particulièrement nourris. Du point de vue des caractéristiques urbaines et architecturales qui y sont observables, les espaces périurbains ont été définis comme des territoires intermédiaires6 précisément parce que les nouvelles composantes des espaces bâtis et non bâtis qui les caractérisent ne présentent pas de continuité avec les tissus urbains ou ruraux plus anciens. Ces discontinuités sont le résultat de la juxtaposition spatiale de plusieurs strates historiques d'urbanisation aux caractéristiques différentes. On y relève généralement une forte différence de densité et de forme entre les noyaux d'habitats préexistants et les nouvelles implantations, ces dernières étant généralement moins denses.

L'hétérogénéité de ces espaces bâtis et non bâtis pose la question des coexistences de ces différentes strates d'urbanisation et de leur gestion actuelle et prospective. Cette question renvoie directement à l'analyse morphologique7 et à la définition mêmes des formes produites. Ces formes que nous qualifierons de périurbaines à par analogie aux formes urbaines à sont l'objet de notre recherche.

Objectifs de la recherche

Par rapport à cette situation formelle de l'urbanisation qui semble désorganisée, une méthode d'analyse morphologique des tissus bâtis est un préalable important à la construction de schémas d'orientation urbaine et de réglementations adaptées. Ceux-ci peuvent également être à la base de la réflexion sur les politiques et les plans d'action paysagère à mettre en place dans une gestion à long terme visant à la reconfiguration des tissus périurbains à l'échelle locale comme à celle plus large de l'agglomération. En outre une gestion de l'urbanisation périurbaine mieux maîtrisée est un élément essentiel pour une meilleure prévention de la dégradation des paysages et des coûts environnementaux (CPDT, 2002) déjà engendrés par cet étalement urbain. Une meilleure connaissance des tissus périurbains est également essentielle à une communication efficace dans le cadre d'arbitrages difficiles comme peuvent l'être la confrontation d'attentes individuelles (Haumont, 2001 & Baccaïni, 2000) et la gestion plus large et collective du territoire.

L'objectif principal de notre travail est l'amélioration de la connaissance des formes périurbaines. En d'autres termes, il s'agit de contribuer à l'émergence d'un cadre de réflexion scientifique sur l'actualité et l'avenir morphologique des espaces et des paysages périurbains. Nous tenterons ainsi d'apporter une pierre à l'édifice validant l'hypothèse d'une science du paysage (Chomonat-Ruiz, 2008).

Nous nous interrogeons plus particulièrement sur les moyens à mettre en œuvre pour définir positivement les formes de l'urbanisation que l'on peut observer dans les aires périurbaines. Notre objectif général est de mettre en place une méthode d'observation, de classification et d'analyse qui puisse être appliquée en première approche à la région urbaine de la ville de Liège8.

Questions de recherche

Différentes réflexions guident notre démarche. Premièrement, les territoires périurbains sont le fond d'une figure urbaine complexe composée de fragments de tissus urbains et ruraux traditionnels mais également d'autres formes plus spécifiques qui peuvent mêler différentes échelles d'objets allant de l'entité architecturale de grande ampleur à l'ensemble de constructions de taille modeste. En outre ces objets s'associent de manière variée pour former différents types d'espaces urbains, les uns sont forts dilués, les autres peuvent être très denses. Les règles, ou modes, qui guident cette composition sont multiples, chaque configuration étant particulière. Toutes les formes ainsi produites sont les pigments qui dessinent l'urbanisme périurbain. Dès lors nous nous posons les questions suivantes :

  • Existe-t-il des types d'ensembles urbains identifiables ?
  • Les types morphologiques définis apportent-ils des réponses générales et particulières à la question de la forme périurbaine et des paysages périurbains ?
  • Sur la base de quels paramètres décrire la forme de ces territoires ?
  • Quels peuvent être les indicateurs des types d'ensembles périurbains ?

Deuxièmement se pose la question de l'échelle d'analyse. L'identité périurbaine que nous étudions mêle des caractères urbains plus traditionnels - qu'ils soient propres aux centres urbains ou aux villages, du fait de l'enclavement de ceux-ci dans le tissu d'extension de la ville centre (périurbanisation) ou du fait de leur propre extension - à des caractères d'urbanisation plus dilués, plus proches des milieux ouverts ruraux. L'enchevêtrement de ces différentes échelles d'espaces, plus denses pour les uns et plus ouverts pour les autres, pose la question de la méthode d'observation et d'analyse de ces territoires. Au-delà de la recherche de compréhension de leurs formes, ces territoires nécessitent des outils de régulation urbaine adaptés et facilement utilisables. Nous nous sommes efforcés de trouver des réponses aux questions suivantes :

  • Une analyse de tissus urbains à petite échelle est-elle possible sur la base de documents cartographiques ?
  • Comment définir un processus d'analyse généralisable à d'autres territoires périurbains ?
  • Une méthode d'analyse donnant des résultats facilement utilisables comme base de scénarios d'action est-elle possible ?

Un dernier point essentiel à notre démarche est la communication de la connaissance que nous cherchons à développer. Un des problèmes importants que nous avons relevés dans l'approche du territoire périurbain est l'absence de consensus clair sur la terminologie employée dans sa description. Une explication peut être trouvée dans le fait que la forme périurbaine est bien souvent intégrée dans des démarches analytiques relevant d'autres thématiques. L'appropriation de l'aspect formel de ces territoires est un risque découlant de cette intégration. Notre recherche s'intéresse à la forme périurbaine bâtie en tant que telle sans la relier à d'autres problématiques. Lorsque l'on s'intéresse aux problèmes formels, le caractère ouvert de la notion de beauté est par essence problématique. Cela est particulièrement sensible lorsqu'il s'agit de biens collectifs, fussent-ils immatériels comme la qualité d'un cadre urbain ou d'un paysage. Nous nous efforcerons donc de proposer une méthode d'observation et d'analyse dépassant la problématique de la perception individuelle des milieux périurbains. Les questions que nous nous posons sont les suivantes :

  • Comment développer une méthode permettant de dégager un vocabulaire commun, utilisable dans la régulation ou l'information périurbaines ?
  • Comment développer une méthode suffisamment abstraite des particularismes locaux pour éviter les écueils et difficultés de la sensibilité esthétique individuelle ?

Nous avons donc cherché à comprendre les réalités contemporaines des formes périurbaines. L'analyse que nous en proposons est guidée par un souci d'efficacité, d'utilisation et de partage de ces résultats. Notre objectif est de proposer un outil opérationnel et prospectif pour la gestion formelle des cadres de vie et des paysages des périphéries de villes.

Hypothèse

L'hypothèse principale sur laquelle nous fondons notre recherche est la reconnaissance de formes périurbaines spécifiques et endogènes. Corollairement nous supposons une autonomie relative des formes périurbaines par rapport aux formes urbaines et rurales.

Dans son ouvrage sur la Zwischenstadt, Thomas Sieverts nous rappelle que les espaces périurbains ont été souvent considérés comme une « partie malade de la ville9 » ou comme un « quartier inachevé10». Ces dénominations critiques considèrent les nouvelles formes des espaces périurbains à partir des modèles et des types traditionnels relatifs aux villes et aux villages. La référence à une carence de la forme implique de facto un idéal qui n'est pas atteint, ni même approché. Les formes atraditionnelles qui y sont observables ont conduit à la caractérisation des espaces périurbains en tant que territoires intermédiaires. Cette appellation fait référence aux modèles morphologiques des formes présentes antérieurement sur les territoires qu'ils ont englobés. À l'opposé de cette recherche d'analogies avec des modèles morphologiques traditionnels, Panos Montziaras fait état d'une autre voie, fondée sur quelques utopies urbaines. « Face à ce péril inédit [quel rôle pour les aménageurs face à l'étalement urbain?], il n'est pas étonnant de voir le monde de l'architecture se référer à ces conceptions urbaines d'avant-garde qui intégraient l'éparpillement contrôlé mais total dans leurs stratégies spatiales : la dispersion en tant que projet ». (Montziaras, 2005.) Qu'elle se base sur des référents historiques ou sur des modèles théoriques de villes, pour nous ces caractérisations des formes bâties des espaces périurbains ne sont pas objectives. En effet elles se fondent, par essence, sur une idéalisation subjective de la réalité et non sur ses caractéristiques objectives.

Apports de la recherche

Au final notre recherche a permis de mettre en évidence différentes caractéristiques des tissus périurbains. Nous pensons que l'amélioration de cette connaissance peut ouvrir des portes à des montages de scénarios d'adaptation et de mutation des formes périurbaines, favorisant notamment la qualité de vie et la qualité paysagère de ces espaces. En termes analytiques, la méthode développée et testée dans cette recherche est adaptable à toute région périurbaine sous réserve de l'existence de documents cartographiques numériques adaptés et de corrections contextuelles qui font elles-mêmes partie de la méthode.

Au-delà de l'apport théorique et opératoire de cette recherche, nous voulons souligner l'importance d'une base de communication permettant des comparaisons entre différentes situations, à l'échelle nationale voire internationale. L'étude plus large de différentes zones périurbaines, dans des contextes différents, est une perspective des plus intéressantes dans la consolidation du modèle d'analyse et dans la définition de types d'ensembles périurbains à une échelle plus large. Cette possibilité permettrait la mise en place d'objectifs formels de « rénovation périurbaine » à différents niveaux de décision selon le degré de raffinement de l'analyse. 

Étude préliminaire

Préalablement à cette analyse à grande échelle nous avons réalisé une recherche qu'il nous semble important de présenter. Celle-ci avait également comme ambition d'établir une méthode d'observation et d'analyse de formes bâties. Elle s'est cependant limitée à un territoire beaucoup plus restreint. Il s'agissait alors de poser une réflexion sur les caractères formels des noyaux ruraux enclavés dans les territoires périurbains. Cette méthode s'est appuyée sur des données historiques et géographiques. D'une part, nous avons entrepris une analyse historique des évolutions morphologique de quelques villages. D'autre part, nous avons relevé sur site les caractères architecturaux et spatiaux qu'il est possible d'y identifier. Ces deux volets de recherche nous ont permis de proposer une typologie dont la particularité est de s'intéresser à des ensembles de constructions plutôt qu'à des constructions isolées.

Il s'agissait alors de comprendre les processus d'urbanisation d'un point de vue morphologique et d'évaluer le potentiel de cohérence formelle des aires périurbaines étudiées. Nous avons mis en question le caractère visuel chaotique de ces territoires et nous sommes attelés à vérifier l'hypothèse qu'il était possible d'y établir une typologie d'ensembles urbains (de Smet, 2006). L'intérêt de cette étude est qu'elle a mis en évidence différents points qui ont guidé notre démarche par la suite.

Méthode

La première partie de l'analyse a consisté en la délimitation de l'aire d'observation de chaque village. Sur la base des cartes de Ferraris11, nous avons pu délimiter les zones d'implantation des noyaux anciens des villages observés. L'aire d'étude prend comme point central cette zone et s'étend jusqu'aux limites précises des zones bâties ou jusqu'aux limites plus floues définies par des césures urbaines.

La caractérisation des noyaux anciens définit un contexte et un mode d'implantation primitifs sur lesquels viennent se greffer les éléments de la croissance des villages. Pour connaître ces phases d'évolution nous avons procédé, sur cartes, à la stratification historique des composantes urbaines observables pour chaque époque. Il s'agissait principalement du système viaire et des implantations de constructions. À partir de ces différentes cartes, nous avons étudié les mutations de forme et de répartition. Leur superposition nous a permis d'en évaluer les évolutions, d'en dégager les pôles ou les zones de développement qui ont façonné la forme actuelle des villages, et de visualiser la dynamique de croissance de l'agglomération. Plus finement elle permet également d'observer l'apparition et la formation de nouvelles entités urbaines. Sur les cartes reprenant l'ensemble des périodes, les «couronnes» ou «excroissances» par rapport au noyau de référence sont mises en évidence en montrant pour chaque époque les aires d'implantation de constructions et leur importance paysagère.

Au-delà de cette approche historique de l'évolution morphologique de noyaux ruraux anciens, cette première étude nous a permis de déterminer une typologie périurbaine cohérente. Sur la base des observations de terrain, complétées par un travail sur cartes, nous avons procédé à un regroupement des constructions selon leurs caractéristiques architecturales et urbaines.

Typologie

La typologie que nous avons développée n'était pas une fin en soi, mais une partie essentielle d'une méthode d'observation et d'analyse de ces noyaux ruraux anciens enclavés dans un espace périurbain. En outre notre démarche, fondée sur la volonté de proposer des outils de réflexion sur le traitement urbain global et particulier des villages, se devait d'aboutir à une classification simple des formes urbaines actuelles de manière à en décomplexer l'analyse. En effet la première interprétation de la forme de ces territoires est l'agglomération d'ensembles de bâtiments homogènes mais également d'ensembles hétérogènes qui rendent sa définition difficile. Les formes architecturales et urbaines, caractéristiques d'époques ou de styles différents, peuvent générer un relatif chaos visuel. Dans une seconde approche, il faut tenter de dépasser le cadre visuel primaire et de s'attacher à relever les caractéristiques communes permettant de simplifier ce que l'on voit.

À cette fin, nous sommes parti de l'hypothèse qu'il est possible d'identifier l'existence de groupements spatiaux et architecturaux homogènes. L'observation de leurs caractéristiques est à la base de notre typologie. Les critères architecturaux que nous avons retenus sont : la mitoyenneté, l'implantation, la volumétrie et l'articulation du volume au site et aux autres bâtiments ou parties de bâtiments ainsi que les caractères de surface comme les matériaux, l'aspect simple ou la décoration des constructions. L'espace urbain a été décrit quant à la qualité d'ouverture de l'espace-rue, aux caractéristiques des aménagements des abords de constructions et des espaces publics. Cette classification liant qualités architecturales et urbaines nous a permis de construire une typologie différenciant dix types d'ensembles bâtis.

Bilan de l'étude préliminaire

Les résultats obtenus nous ont montré qu'il était possible d'établir une typologie adaptée à des territoires composés de formes architecturales et urbaines complexes et diversifiées. Nous avons grâce à cela pu valider l'hypothèse que l'échelle de l'ensemble urbain est une porte dans la description et la compréhension de ces espaces visuellement chaotiques comme peuvent l'être les territoires périurbains. Néanmoins ce type d'analyse est relativement lourd. D'une part, les seules sources d'informations présentant l'actualité du cadre général et particulier de l'architecture et des espaces sont rares voire inexistantes. Seules les visites sur site permettent d'en avoir une identification complète et fiable, ce qui implique des relevés longs et proportionnels à la taille du territoire que l'on veut étudier. Même en réduisant la quantité d'informations à traiter, comme nous l'avons fait en nous limitant à l'observation des caractères généraux d'ensembles, la méthode d'observation in situ s'avère peu adaptée à l'étude d'une région urbaine de quelques 1 075 kilomètres carrés. D'autre part, la détermination des limites d'ensembles doit se faire au cas par cas, en tenant compte des ensembles adjacents, des particularités topologiques et de la stratification historique des implantations de constructions. La nécessité d'une méthode adaptée à un large territoire implique de travailler avec d'autres données selon un niveau de caractérisation plus flou et admettant une certaine imprécision. Ces données doivent en outre être homogènes sur l'ensemble du territoire étudié. Le résultat de leur analyse doit être simple à communiquer et à expliquer. Suite à ces réflexions nous avons cherché à systématiser cette méthode sur le territoire de la région urbaine liégeoise.

Phase de systématisation

L'hypothèse d'une typologie d'ensembles urbains adaptée à l'étude et à la caractérisation de milieux bâtis, mêlant diverses formes architecturales et urbaines résultant d'étapes de croissances diverses, a donc été validée. Dans la phase de systématisation de notre recherche, nous prenons comme première hypothèse qu'il est possible d'élargir cette typologie à un territoire plus large et de caractériser l'ensemble de la région urbaine selon des types d'ensembles bâtis déterminés et limités. Notre seconde hypothèse est la possibilité de procéder à une caractérisation de ces territoires à une petite échelle sur la base de documents cartographiques, évitant ainsi la lourdeur de l'analyse in situ de l'ensemble de la région étudiée.

Analyse préliminaire

Une première phase exploratoire limitée à une commune de la région urbaine a été entreprise afin de valider la possibilité de procéder à une analyse typologique d'ensembles périurbains sur base cartographique. À partir des informations à notre disposition, nous avons cherché à identifier des similarités permettant d'établir une classification des tissus bâtis. Nous avons procédé à différents traitements des données et avons pu définir des critères permettant cette classification. Cette étude s'est fondée sur des choix arbitraires de fenêtres d'observation carrées, de ce fait les résultats obtenus n'ont pas été utilisés tels quels pour caractériser la forme urbaine générale de la commune étudiée. Par la suite ils ont servi de base à la mise en place d'une méthode d'observation et d'analyse systématique à plus petite échelle sur la base d'une grille de fenêtres d'observation déterminée partiellement par la géométrie de la région analysée. Différentes tailles de fenêtres d'observation ont pu être testées et nous ont permis de valider le découpage du territoire étudié en fenêtres d'observation carrées de quatre hectares.

Cette phase exploratoire a permis de mettre en place une procédure d'analyse du milieu bâti sur la base de données cartographiques. L'acquis de cette expérience nous a amené à identifier quels étaient les adaptations et les besoins nécessaires pour rendre la méthode applicable à une analyse d'un territoire plus large. Dans ce cadre nous nous sommes intéressé à la région urbaine liégeoise.

Procédure de classification systématisée

La procédure de classification des tissus bâtis fut réalisée dans un premier temps à partir de valeurs pivots déterminant pour chaque paramètre un ou des seuils qualitatifs. Nous avons opéré la recherche de ces valeurs sur la base des valeurs de chaque critère morphologique et non sur la répartition en type des différents cas. La recherche des valeurs pivots a ainsi été réalisée pour chaque paramètre indépendamment des valeurs des autres. Ce mode de classification nous a amené à rejeter un type d'ensemble bâti préalablement défini. Pour éviter cette situation et afin de tenir compte de l'ensemble des paramètres de manière globale, nous avons modifié la procédure de recherche des pivots qualitatifs dans la phase de systématisation de cette analyse. En comparant une série d'échantillons que nous avons classés visuellement en type de tissus urbains nous avons pu établir une série d'étalons qui nous ont permis de traiter l'ensemble des cas et d'obtenir des résultats concordant avec les types que nous avions prédéterminés.

La recherche des valeurs pivots s'est donc effectuée en deux temps. Premièrement, nous avons calculé l'ensemble des paramètres identifiés dans la phase exploratoire pour chacune des 13 492 fenêtres d'observation identifiées comme urbanisées sur le territoire de la région urbaine liégeoise. Nous en avons extrait 300 et les avons classées visuellement en différents types.

    

      
Type 1 : Tissu bâti mitoyen hétérogène.


Type 2 : Tissu bâti mitoyen homogène.


Type 3 : Tissu bâti mélangé, isolé et mitoyen.


Type 4 : Tissu bâti isolé hétérogène.


Type 5 : Tissu bâti isolé homogène.

 
Type 6 : Tissu bâti de faible densité.


Type 7 : Tissu bâti de constructions importantes.

          


Rejet : urbanisation en bord de fenêtre d'observation.

Nous avons également procédé à l'élimination des fenêtres pour lesquelles aucun tissu ne pouvait être identifié de manière valide soit du fait du peu de données qu'elles contenaient, soit du fait de la répartition des constructions à l'intérieur de celles-ci. Afin de permettre l'identification automatique de ces derniers cas, il a été nécessaire de définir un nouveau critère indiquant la répartition des constructions sur les bords de la fenêtre d'observation. Nous avons donc fractionné celle-ci en cinq aires égales dont les limites étaient des cercles concentriques à cette fenêtre. Nous avons donc obtenu une répartition des différents tissus bâtis sur la base de la position d'ensemble des constructions qui les formaient.

Sur la base de l'ensemble de ces descripteurs, nous avons effectué un classement des tissus bâtis en types morphologiques dont nous avons comparé les données de manière à en faire ressortir les caractéristiques minimales ou maximales générales. Les paramètres permettant de différencier les types se sont révélés être leur mitoyenneté, leur niveau d'homogénéité, la distance du centre du groupe de constructions à celui de la fenêtre ainsi qu'un paramètre formé de la comparaison de deux formes de densité (la densité en nombre et celle en surface totale de constructions, toutes deux relatives à la fenêtre d'observation). Des valeurs pivots ont alors pu être identifiées pour chacun des quatre paramètres principaux. Afin de valider ces valeurs, nous avons traité un second échantillon de deux cents cas. Après avoir vérifié leur bon classement et procéder à un affinage des valeurs, nous avons appliqué cette méthode de classification automatique à l'ensemble des fenêtres d'observation prises sur la région urbaine liégeoise.


Typologies d'ensembles urbains de la région urbaine liégeoise et ensembles paysagers (références aux types illustrés ci-dessus).

Comparaison avec les limites d'ensembles paysagers

La comparaison des distributions des différents types d'ensembles bâtis avec les limites définies par la CPDT pour les ensembles paysagers (CPDT, 2004) est intéressante. La région urbaine liégeoise s'étend sur pas moins de quatre ensembles paysagers: la Hesbaye, l'Ensemble mosan, l'Entre-Vesdre-et-Meuse et le Condroz. Il est remarquable de constater une relation sensible entre les ensembles paysagers et les groupements de type morphologique.

En Hesbaye l'habitat est groupé en villages, originellement lâches, attenant à des jardins et à des prairies importantes. Actuellement de nombreux villages connaissent une densification le long des principaux axes routiers. Nous y observons la présence de nombreux noyaux anciens (type 1) disséminés individuellement sur le territoire. Ces noyaux sont entourés de différents types de tissus de manière à composer des conglomérats de fragments hétérogènes. Les ensembles pavillonnaires (type 5) ne sont pas majoritaires dans cette région ; ils ne forment pas non plus de plaques urbaines de grande taille, sauf à un endroit le long de la nationale 3.

L'Ensemble mosan autour de Liège est caractérisé par une industrie ainsi qu'un habitat ouvrier fort présents. C'est une importante agglomération urbaine et industrielle. Nous y observons l'omniprésence de tissus au caractère traditionnel (type 1). Des ensembles de grands bâtiments (type 7) y sont également fort présents, essentiellement sur les limites de la ville. La diversité de tissus existe mais si elle est bien dispersée elle n'est en revanche pas majoritaire et, hormis pour les ensembles de grands bâtiments et les tissus traditionnels, nous n'avons pas observé de rassemblement de type particuliers. En dehors de la zone centrale de cette partie de l'Ensemble mosan, à l'ouest, au nord est, à l'est et à proximité de l'Entre-Vesdre-et-Meuse, les zones sont plus hétérogènes et sont organisées autour d'ensembles de tissus de type 1.

L'Entre-Vesdre-et-Meuse est l'archétype du bocage en Région wallonne. On y observe une dispersion de l'habitat, un réseau de voirie très développé ainsi que de nombreuses haies entourant les exploitations agricoles. Aujourd'hui il est plus difficile d'identifier des noyaux d'habitats traditionnels individualisés tant l'urbanisation y est diffuse et mélangée. Au contraire de la Hesbaye, les tissus traditionnels (type 1) sont enclavés dans une nappe continue de tissus aux types morphologiques mélangés. En ce qui concerne les ensembles pavillonnaires, ils sont également disséminés sur la totalité de l'aire paysagère, sans former de grands rassemblements.

Dans le Condroz l'habitat est caractérisé par le regroupement en villages et en hameaux le long des crêtes. Seules quelques grosses fermes ponctuent le paysage. Cet ensemble est le seul à présenter des regroupements importants de tissus de type 5, les ensembles pavillonnaires. Quelques noyaux y sont identifiables même si l'urbanisation est plus continue qu'en Hesbaye, sans pour cela atteindre la continuité, quasi totale de l'Entre-Vesdre-et-Meuse. L'urbanisation est groupée autour des noyaux plus anciens (type 1) et est articulée de manière quasi continue autour des réseaux de communication.

Conclusions et perspectives

L'objectif principal de notre recherche est d'alimenter la réflexion sur la connaissance des formes périurbaines. Nous avons émis l'hypothèse d'une typologie basée sur la notion d'ensembles bâtis. Nous avons montré que cette hypothèse peut être validée et nous avons construit une typologie sur la base de celle-ci en la testant sur la région urbaine de Liège.

Au-delà d'une caractérisation morphologique du territoire bâti, l'apport particulier, en termes opératoires, de cette recherche est la possibilité de projeter des scénarios généraux d'urbanisation et de requalification urbaine et paysagère de ces territoires. Nous travaillons actuellement au développement de tels scénarios prospectifs.

Mots-clés

Morphologie, périurbain, typologie, analyse urbaine, urbanisme
Morphology, periurban, typology, urban analysis, urban planning

Bibliographie

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Auteur

Fabian De Smet

Architecte urbaniste.
Ingénieur de recherche.
Doctorant CPDT Lepur, université de Liège.
Courriel : f.desmet@ulg.ac.be
http://cpdt.wallonie.be
Centre de Recherche en Sciences de la Ville, du
Territoire et du Milieu rural : http://www.lepur.ulg.ac.be

Pour référencer cet article

Fabian De Smet
Étude du paysage à travers sa composante bâtie
publié dans Projets de paysage le 22/12/2009

URL : http://www.projetsdepaysage.fr/fr/etude_du_paysage_a_travers_sa_composante_batie

  1. Cette recherche sur les territoires périurbains est financée par la Région wallonne dans le cadre de la chaire doctorale de la Conférence permanente du développement territorial (CPDT). Elle est organisée au sein du Centre de recherche en sciences de la ville, du territoire et du milieu rural (Lepur) de l'université de Liège (ULg) en Belgique. Le promoteur de la thèse est le professeur Jacques Teller de la faculté des sciences appliquées de cette même université.
  2. L'article de Jean-Luc Pinol dans la Forme des villes : « Les transformations des formes de la ville au XIXe siècle » dresse un bilan historique des phénomènes qui ont guidé la croissance urbaine en France et qui ont conduit à l'étalement urbain. Dans cet article, l'auteur fait une analogie entre l'étalement urbain et le Big Sprawl des historiens de la ville américaine. Le numéro 338 de la revue Urbanisme rend compte de l'étendue géographique de l'étalement urbain en France, notamment au travers de l'article d'Olivier Piron « Penser, nommer, classer les territoires » qui fait état d'une homogénéisation de la problématique.
  3. « Urban sprawl is commonly used to describe physically expanding urban areas. The European Environment Agency (EAA) has described sprawl as the physical pattern of low density expansion of large urban areas, under market conditions, mainly into the surroundings of agricultural areas. Sprawl is the leading edge of urban growth and implies little planning control of land subdivision. Development is patchy, scattered and stung out, with a tendency for discontinuity. It leap frogs over areas, leaving agricultural enclaves. Sprawling cities are the opposite of compact cities - full of empty spaces that indicates the inefficiencies in development and highlight the consequences of uncontrolled growth.» (EAA, 2006, p. 6)
  4. Champs d'application de la Convention européenne du paysage (2000).
  5. « Tous les paysages résultent de projets, qu'ils soient agricoles, industriels, touristiques, patrimoniaux, voire domestiques à une échelle plus réduite. Les paysages que nous observons sont l'assemblage de ces différents projets auxquels s'ajoutent les héritages qui sont, eux-mêmes, des traces de projets anciens. Les paysages sont donc un palimpseste dans la mesure où ils traduisent de nombreux projets, parfois contradictoires, rarement simultanés, et d'échelles diverses (du projet du propriétaire à celui de la politique agricole européenne). Cette complexité fait du paysage un système (tous ces projets agissent en rétroaction les uns des autres) instable et difficile à maîtriser. » (Davodeau, 2009.)
  6. Terme utilisé dans l'éditorial du numéro spécial de la revue Urbanisme n°338 (Collectif, 2004, p. 39), dont la définition est celle de nouveaux territoires qui ne peuvent plus être appréhendés à travers la dualité ville-campagne caractérisée notamment par les différences entre les formes architecturales traditionnelles de la ville et de la campagne.
  7. Morphologie que Merlin et Choay dans leur dictionnaire de l'urbanisme (1996) définissent comme l'étude de la forme urbaine. Nous préférons celle de  « l'étude des formes » (Brunet, 1993, p. 338) qui est plus proche de la définition lexicale stricto sensu. Selon Brunet, la plupart des disciplines pratiquant la morphologie s'intéressent principalement à la forme au sens banal de l'enveloppe extérieure. Cette définition fait dès le départ scission avec un modèle de forme particulier et avec ses processus générateurs.
  8. En France, la notion d'aire urbaine définie par l'Insee se rapproche des critères définissant la région urbaine.
  9. Pierluigi Nicolin fait la synthèse d'un débat organisé à Milan en 1989 et qui montre que la Zwischenstadt fait l'objet d'interprétations et de points de vue très différents. Dans ce cadre, il donne l'avis de Giuseppe Campos Venuti, un urbaniste italien, pour qui la périphérie est une « partie malade de la ville » (Sieverts, 2004, p.  113 ).
  10. Pierluigi Nicolin donne l'avis de l'architecte et urbaniste Paolo Portoghesi qui « considère la périphérie comme un quartier inachevé » (Sieverts, 2004, p. 113-114 ).
  11. Les cartes des Pays-Bas autrichiens ou carte de Ferraris sont des cartes historiques datant de la deuxième moitié du XVIIIe siècle (1770-1778). Elles traitent d'une partie importante des territoires belges et luxembourgeois ainsi que d'une partie des territoires allemands et néerlandais. Initialement dressées à des fins militaires, elles constituent aujourd'hui une référence cartographique historique de grande valeur.