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Environnement et paysage : les représentations sociales en réseau

Environment and Landscape : network of social representation

18/07/2010

Résumé

L'étude des représentations sociales en réseau permet d'analyser différents objets sociaux en lien les uns avec les autres. Nous analyserons ici les représentations de l'environnement dans un cadre large, la représentation des risques environnementaux majeurs, ici le réchauffement climatique, selon la sensibilité à l'environnement, puis la représentation sociale de l'environnement selon les acteurs dans un contexte particulier de modification et de protection de l'environnement et enfin la représentation du paysage comme cognition explicative des freins à la modification de l'environnement.
Social representation as at network allows us to analyze the link between different social object. We are here studing social representation of the wide environment, then the social of representation of global warming by environmental concern. Followed by the representation of environment in a particular contexte, differencing the actors. And finnally social representation of landscape as a brake for environmental modification.

Texte

Introduction

La question de l'environnement émerge dans les années 1960 sous l'impulsion des mouvements écologistes, qui redéfinissent l'écologie non plus comme « une approche scientifique (et majoritairement biologique) des interactions entre les êtres vivants et le milieu » mais comme « une vue générale de la nature, c'est-à-dire un ensemble de croyances et de valeurs » (Altman & Wohlwill, 1983).
C'est dans ce contexte que la psychologie de l'environnement va connaître son essor. Initialement préoccupée par les impacts de l'environnement sur l'individu, elle va connaître un changement de paradigme en s'intéressant aux conséquences de l'action humaine sur l'environnement. Le rôle majeur de ce nouveau champ d'investigation est annoncé par l'article de Clayton et Brook « Can Environnmental Psychology Help to Save the World ? » (2005). Dès lors de nombreuses recherches tenteront d'explorer les cognitions et les conduites relatives à l'environnement, et plus précisément les relations entre la pensée sociale et sa traduction comportementale.
La psychologie de l'environnement a contribué à mettre en lumière les liens très étroits entre l'humain et son environnement, entre la représentation qu'il développe  et les stratégies d'interaction qu'il met en œuvre. Ittelson rappelle que: « Les façons de considérer l'environnement sont dans un sens très larges, fonction de ce qu'on y fait, y compris les stratégies déployées pour l'explorer et le comprendre. » (Ittelson, 1991.) Ainsi l'étude des représentations sociales de l'environnement est un outil particulièrement adapté à l'exploration tant des cognitions que des comportements liés à l'environnement.

Le concept de représentation sociale initialement issu de la sociologie durkheimienne vise à prouver l'importance de la société comme objet nécessaire dans une explication du monde. Dans Le Suicide (1897), Durkheim démontre que l'acte apparemment le plus individuel est en fait sous l'influence d'un fort déterminisme social. Apparaît ainsi l'idée qu'une société ne peut fonctionner que si ses membres partagent une certaine vision du monde. La représentation collective permet ce lien entre les individus. « Ce que les représentations collectives traduisent c'est la façon dont le groupe se pense dans ses rapports avec les objets qui l'affectent. »  (Durkheim, 1898, p. XVII, cité par Jodelet, 1989.)
Le concept de représentation sociale réapparaît par la suite dans le domaine de la psychologie sociale sous l'impulsion des travaux de Moscovici (1961) cherchant à mettre en rapport les processus relevant tant d'une dynamique sociale que psychique. Cette approche centrée sur la compréhension de la dynamique psychique s'articule autour des processus d'élaboration et d'intériorisation des représentations sociales, faisant des représentations sociales un concept fondamental, transdisciplinaire, qui, comme l'écrit Moscovici (1961), permet « d'étudier les comportements et les rapports sociaux sans les déformer ni les simplifier ».

Moscovici (1961) rappelle les trois conditions nécessaires à l'apparition de la représentation sociale d'un objet quelconque.
Il s'agit tout d'abord de la dispersion de l'information. En effet, l'objet social est complexe et difficile à appréhender, ses connaissances font l'objet de distorsion, ce qui est bien le cas avec l'objet « réchauffement climatique ». Bien qu'étant un thème social actuel, ce dernier reste difficile à cerner dans sa totalité, nous notons même une certaine confusion à son sujet. De même que pour l'objet « environnement » qui garde un aspect large et permet diverses interprétations.
Cet objet doit aussi être un enjeu pour l'identité et la cohésion d'un groupe, c'est le critère de focalisation qui déterminera l'intérêt spécifique d'un groupe pour certains de ses aspects. L'importance de l'enjeu lié à l'objet « environnement » nécessite une prise de position à son sujet de la part de la population.
Enfin des inférences sont nécessaires pour cerner l'objet dans sa totalité et dans ses aspect méconnus : c'est la pression à l'inférence. Cette condition est particulièrement présente dans l'objet « réchauffement climatique » puisque ce phénomène se rapporte à des éléments scientifiques difficilement appréhendables par le public.
Flament et Rouquette (2003) précisent ces prérequis à l'apparition d'une représentation sociale rappelant que « son lien avec la société est fondamental ». Ainsi le premier principe serait celui de la saillance sociocognitive de l'objet de représentation, c'est-à-dire que cet objet doit être concept générique et suffisamment abstrait mais aussi en lien avec la société et sujet de communication interpersonnelle et intergroupe impliquant une prise de position et l'élaboration de pratiques liées à cet objet. Ces pratiques communes sont définies par Flament et Rouquette (2003) selon quatre types :
  • Des « passages à l'acte » résultant d'une simple exposition à cet objet ;
  • Des « pratiques récurrentes » impliquant un certain niveau d'expérience et de connaissance en lien avec cet objet ;
  • Des « façons de faire » en lien avec la position sociale et les rapports entre les groupes ;
  • Des stratégies révélant les buts et les intentions liés à la mise en place de ces pratiques.
Reste la caractérisation de ces objets (Lahlou, 1998) qui propose une dichotomie entre les objets matériels et immatériels, arguant que les objets matériels ne peuvent être considérés comme des objets sociaux car n'appartenant pas forcément au langage commun du groupe. Mais ce critère, de même que celui d'utilité proposé par Bonardi & Roussiau (2001), amène une certaine subjectivité. Pour pallier cette subjectivité, Rouquette & Rateau (1998) proposent un critère heuristique concernant l'importance de l'objet, dans l'idée qu'un objet de grande taille entraîne plus de relations qu'un objet de petite taille. Ce critère pose la question de l'autonomie des objets. Ainsi Garnier (1999) pose l'hypothèse que certains objets peuvent être structurés en relation avec d'autres. Ainsi nous pouvons nous interroger sur d'éventuelles relations entre des objets tels que « réchauffement climatique », « développement durable » et « écologie ». D'autres auteurs posent des conditions plus strictes de définition d'un objet social. Ainsi Marchand (2000) propose de se retreindre aux objets en cours d'élaboration dotés d'un caractère polémique, au cœur des rapports sociaux. Dans le cas de l'objet social « réchauffement climatique », nous notons que la réalité du phénomène est désormais largement acceptée. Cependant il reste des points de divergence portant notamment sur les conséquences de ce phénomène et les comportements à adopter en réaction. Ainsi n'étant pas totalement polémique, cet objet reste au cœur du débat social. Deschamps & Guimelli, (2000) proposent quant à eux la notion d'objet « sensible » lorsque l'expression de sa représentation sociale pourrait mettre le groupe en cause du point de vue idéologique. La notion de « réchauffement climatique » tout comme celle d'« environnement » présentent bien cet aspect sensible, de même que le « paysage » ou même les « éoliennes » prenent une place de plus en plus prégnante dans le débat social.

L'étude des représentations sociales d'un objet se distingue par l'identification de son contenu et le repérage de son organisation (Guimelli, 1994). Le contenu d'une représentation nous informe sur les croyances, les attitudes, les opinions... c'est-à- dire les connaissances partagées par un groupe sur un objet donné. Ces éléments sont organisés par de multiples relations dans l'univers mental (Le Bouedec, 1984). L'étude des processus d'organisation amène à mettre en évidence la structure de la représentation. Dans ce but, les auteurs appartenant à l'école d'Aix-en-Provence ont recherché l'identification d'invariant structurel constituant la représentation sociale.
Abric (1987) a développé la notion de noyau central autour duquel s'organisent la signification et la structure de la représentation. Il est lié aux conditions historiques, sociales, affectives et idéologiques au sein desquelles la représentation se forme et se transforme. Ce noyau est consensuel, il est collectivement partagé. Le consensus autour de ces éléments est déterminé par un facteur commun à tous les individus, ce sont ces éléments qui permettent de définir l'objet de la représentation. Il se caractérise également par une cohérence, une stabilité qui lui permet de résister aux changements. Selon Abric, le noyau central assure trois fonctions essentielles :
  • Une fonction génératrice : qui génère la représentation et lui donne du sens. Elle préside à la création ou à la transformation de la signification de tous les éléments constitutifs de la représentation ;
  • Une fonction organisatrice : unification et stabilisation de la représentation, c'est le noyau central qui détermine la nature des liens qui unissent les éléments de la représentation ;
  • Une fonction stabilisatrice : qui rend la représentation stable dans le temps.
Par ailleurs Abric (1987) distingue deux dimensions fondamentales du noyau central : la dimension normative et la dimension fonctionnelle. La dimension normative fait référence aux facteurs socio-affectifs, sociaux ou idéologiques (Rateau, 2000). Ainsi dans le cadre d'une dimension normative, les normes, les idéologies, et les stéréotypes seront activés. La dimension fonctionnelle rend compte de la finalité opératoire de la représentation, comprenant des éléments liés aux pratiques. Un élément intègre le noyau central d'une représentation du fait de sa centralité (il donne sens à la représentation) et non de sa saillance (aspect quantitatif). Ce noyau est appelé « figuratif » par Moscovici dans la mesure où les éléments qui le constituent « fonctionnent comme des principes descriptifs de l'objet de représentation » (Rouquette et Rateau, 1998, p. 34). Ainsi il sert de cadre d'interprétation et d'orientation des conduites.
La notion de noyau central amène Flament (1987) à définir deux grands types de représentations :
  • Les représentations autonomes dont le principe organisateur se situe au niveau de l'objet de représentation lui-même et dont le noyau central est le reflet des expériences vécue ;
  • Et les représentations non autonomes dont le noyau central se situe hors de l'objet, dans une représentation plus globale.
Il existerait ainsi des relations d'emboîtement, reprenant une certaine hiérarchie entre les représentations.

Autour du noyau central s'organisent de nombreux éléments en fonction de la pondération, de la valeur ou de la fonction que leur affecte le noyau central. L'ensemble de ces éléments constitue le système périphérique. Il correspond à la partie concrète et fonctionnelle de la représentation (Rateau, 2000). Flament (1989) définit les éléments du noyau central comme des schèmes assurant le fonctionnement quasi instantané de la représentation, comme une grille de décryptage d'une situation.
Ces éléments revêtent trois fonctions essentielles (Flament, 1987). Tout d'abord ils prescrivent les comportements et les prises de position, permettant de guider l'action des sujets de manière instantanée. De plus, de par leur souplesse, ils protègent le noyau central, permettant une adaptation de la représentation aux évolutions du contexte. Enfin ils confèrent à la représentation son individualité et sa variabilité. Ces éléments, au contraire du noyau central qui contient peu d'éléments, englobent la plus grande majorité des éléments de la représentation. Ces éléments peuvent être plus ou moins proches du noyau central, ce qui témoigne d'une hiérarchie fonctionnelle : plus un élément est proche du noyau central, plus il concrétise la signification de la représentation. Comparativement, un élément éloigné du noyau central prendra un aspect illustratif, justificatif ou explicatif : jugements, stéréotypes ou croyances par exemple. Dans cette optique, les éléments périphériques sont considérés comme une interface entre le noyau central et la situation concrète dans laquelle s'élabore ou fonctionne la représentation (Abric 1987).
Une représentation sociale n'étant jamais isolée, nous devons partir, pour la comprendre et l'expliquer, d'une autre représentation qui l'a fait naître (Palmonari et Doise, 1986). Déjà, les tout premiers travaux de Moscovici (1961) sur la psychanalyse révélaient comment la représentation sociale d'un objet pouvait le déborder de toute part, pour aller se fixer à de multiples autres objets. Cela nous mène à considérer que dans un champ social donné, il est possible d'observer des champs sémantiques qui relient les diverses représentations de ce champ social, suggérant alors un fonctionnent transversal entre ces représentations. Cette idée d'interconnexions ou de résonances sémantiques entre représentations sociales n'est cependant expérimentée que dans quelques rares travaux (Larrue, Bonardi et Roussiau, 2000).
Nous cherchons donc à expliquer les diversités de représentation de l'environnement dans l'articulation de plusieurs représentations dans cette optique de fonctionnement en réseau.

Méthode

La méthode de repérage des représentations sociales adoptée est celle de l'association libre suivie d'une analyse prototypique et catégorielle.
L'association libre consiste à demander aux sujets de produire cinq évocations (mots ou locutions) à l'énoncé d'un mot inducteur. Cette méthode permet d'appréhender des réponses libres et spontanées, nous permettant ainsi d'approcher au plus près de ce que « les gens ont dans la tête ».
La liste de mots produite est organisée par le biais de l'analyse prototypique qui permet de dégager la structure de la représentation en termes de noyau central et d'éléments périphériques.
L'analyse prototypique (Verges, 1992) consiste à tenir compte simultanément de la fréquence du mot et de son rang d'apparition. Chacun des éléments obtient de cette façon une fréquence moyenne d'apparition et un rang moyen. Ces deux critères classiques de prototypicalité permettent d'établir un tableau à quatre cases où se trouvent pour chaque mot sa fréquence et son numéro d'ordre ou d'apparition. Il y a ainsi quatre possibilités de classer un élément :
  • Un élément « fort » possède une fréquence d'apparition forte et un rang d'apparition faible, il appartient à la classe des éléments les plus importants pour les sujets, donc relève de la zone dite centrale de la représentation. Il servira ainsi à étayer l'hypothèse d'existence ou non d'un noyau dans la représentation étudiée;
  • Un élément « faible » possède une fréquence d'apparition faible et un rang moyen élevé, il appartiendra à la zone périphérique de la représentation ;
  • Fréquence forte et rang moyen d'apparition élevé ou fréquence faible et rang moyen faible composent deux zones ambiguës dans la représentation : nous sommes en présence d'éléments plutôt périphériques mais flous parce que les évaluations à leur endroit peuvent varier. Vergès (1992) parle à leur propos de « zones potentielles de changement » ; « également sorte de zone «tampon», entre une centralité consensuelle, rigide, stable et une périphérie en mouvance, caractérisée avant tout par des variations individuelles ».  « Un élément périphérique saillant au moins quantitativement peut constituer un thème nouveau dans une représentation sociale, donc être un élément de changement. » ( Flament, 1994.) Cette analyse prototypique est suivie d'une analyse catégorielle qui correspond à une catégorisation sous contrainte dans laquelle il s'agit de regrouper les termes obtenus dans des catégories prototypiques selon de grandes thématiques.

Résultat

1re étude : représentation sociale de l'environnement

Représentation sociale  de l'« environnement » sur 76 sujets


Se dégage de cette première analyse de la représentation sociale de l'environnement la dimension éminemment naturelle de l'environnement avec le terme « nature » dont la présence dans le noyau central certifie du caractère non négociable de cette dimension pour exprimer l'environnement. De plus cette évocation est relayée par les termes « arbre », « forêt », « animaux », décrivant plus précisément ce qui est pensé derrière le vocable « naturel » amplifié par l'évocation de la couleur dominante de l'environnement naturel « vert ».
La deuxième catégorie qui ressort de cette étude est l'évocation des risques pesant sur l'environnement ainsi que les moyens d'y remédier qui apparaissent dans le noyau central « écologie » et « respect ». Cette apparition des risques dans la zone périphérique « pollution », « poubelle », est donc tempérée par un nombre plus important de solutions évoquées : « protection », « recyclage », « développement durable ». 
Enfin nous remarquons un aspect global de l'environnement par l'évocation des termes « planète », « terre » et « vie ». Cet aspect global souligne la prise de conscience par la population du caractère collectif que prend l'environnement en particulier quand il s'agit de sa défense.

2e étude : représentation sociale des risques environnementaux : le « réchauffement climatique »

Le réchauffement climatique est l'un des risques environnementaux à la fois le plus médiatisé et politisé, mais aussi l'un des plus controversé, et son caractère éminemment global (contrairement à des risques locaux de pollution ou de catastrophe naturelle) fait de lui un objet de représentation sociale.
Notre échantillon (n = 370) est divisé en trois catégories selon deux critères :
  • Le score à la Nep Scale. Selon le modèle HEP-NEP (Human Exemptionalist Paradigm-New Ecological Paradigm) apparu en 1978 (Dunlap et Van Liere, 1978) qui se base sur le constat d'un changement dans la perception de l'environnement lié à l'émergence des problèmes environnementaux, arguant du passage d'une conception « anthropocentrée » (HEP) à une  conception « écologique » (NEP), plus respectueuse de la nature. Ce modèle et son échelle version révisée (Dunlap, Mertig, et Jones, 2000) sont encore aujourd'hui largement utilisés pour mesurer l'« Environmental Concern », c'est- à-dire « les affects associés aux croyances concernant les problèmes environnementaux » (Schultz, Shriver, Tabanico et Khazian, 2004). Les 15 items de cette échelle mesurent cinq facettes de l'attitude environnementale : la réalité d'une limite à la croissance, l'antianthropocentrisme, la fragilité de l'équilibre naturel, le rejet de l'exemption humaine et la possibilité d'une crise écologique.
  • L'appartenance à une association, mouvement ou parti politique engagé dans la défense de l'environnement.
Ces deux critères nous permettent de dégager trois catégories d'individus face aux problèmes écologiques :
  • Les « écologistes revendiqués », ayant un haut score à la Nep Scale, signalant une forte sensibilité à l'environnement et appartenant à une association, mouvement ou parti politique engagé dans la défense de l'environnement ;
  • Les « écologistes sympathisants » qui, tout en ayant un haut score à la Nep Scale, ne traduisent pas leurs intérêts pour l'environnement par un engagement dans une structure politique ou de la société civile ;
  • Les « non-écologistes » qui ayant un faible score à la Nep-Scale rassemblent à la fois des individus ayant peu d'intérêt pour les questions environnementales et des individus farouchement « anti-écolo ».
On observe tout d'abord des évocations communes aux trois catégories d'individus, ces termes renvoient aux images les plus partagées au sein de la société se référant au réchauffement climatique. En ce sens nous pouvons dire qu'elles se rapportent aux images médiatiques. Ces termes n'ont cependant pas tous le même poids en fonction de la catégorie qui les évoque. Nous retrouvons ainsi des éléments qui décrivent le phénomène par ces conséquences les plus mises en avant car les plus visibles telles que la « fonte des glaces » et qui est présent dans le noyau central des écologistes qu'ils soient revendiqués ou seulement sympathisants.  Puis sont exprimées les principales causes du réchauffement climatique à savoir l'augmentation des « gaz à effet de serre », en précisant même celui pointé comme le premier, à savoir le dioxyde de carbonne. De même le terme « pollution » revient pour chaque catégorie.

Revendiqué


Lorsque nous observons le contenu de la représentation pour chaque catégorie nous notons certaines spécificités propres à leur rapport à l'écologie.
Ainsi les écologistes revendiqués ont une vision précise des causes et des conséquences du réchauffement climatique en termes descriptifs et parfois techniques qui démontrent une bonne connaissance du phénomène, sans pour autant proposer de solutions.
Les conséquences évoquées concernent directement les humains « réfugiés climatiques », mais aussi plus largement les conditions rendant la vie terrestre possible : « sécheresse », « chaleur », « élévation du niveau des océans », jusqu'à l'atteinte de la biodiversité : « extinction d'espèces ».
Cette vision, majoritairement pessimiste, s'appuie sur l'imminence des dangers : « catastrophe », « irréversible ».

Sympathisants


La vision des sympathisants diffère de celle des écologistes engagés, car nettement plus négative, en appuyant sur l'aspect catastrophique de la situation et faisant de lui un élément non négociable du réchauffement climatique avec le terme de « catastrophe » dans le noyau central. Cette évocation est par ailleurs fortement renforcée par les termes « danger », « fin du monde » et « mort », dont la valence extrêmement négative répond à la campagne d'appel à la peur produite par les médias.
Cependant tout comme les écologistes revendiqués, les sympathisants démontrent leurs connaissances sur le sujet en évoquant de manière précise à la fois les conséquences et les causes du réchauffement climatique.
Les conséquences sont cependant décrites comme lointaines, n'affectant que peu, pour l'instant, le mode de vie ou même la survie de l'humanité, mais concernant essentiellement les aspects directement visibles ou surmédiatisés : « fonte des glaces », « glacier », « banquise » qui font directement référence aux menaces pesant sur les ours blancs. Et tout de même quelques expressions relevant de conséquences globales telles que « l'élévation du niveau des océans », « la hausse des températures », et la « sécheresse ».
Les causes du réchauffement climatique sont largement présentes : « gaz à effet de serre », « CO2 »,  « couche d'ozone », « pollution » en appuyant sur la responsabilité humaine de cette catastrophe : « industrie », « voiture »,  « pétrole », « homme ».
Ils sont cependant les seuls à évoquer une possible voie de sortie de cette impasse écologique  avec le vocable « écologie ».

Non-écologistes


On note tout d'abord une forte remise en cause du phénomène ou de ses interprétations, avec un réel doute sur la réalité du phénomène : « mensonge », « arnaque », « propagande », « absurdité », mais aussi sur ses causes et particulièrement son caractère anthropique : « naturel », « cycle ».
Cependant toute idée de menace n'est pas écartée puisque nous retrouvons tout de même le terme « danger ».
Enfin, les éventuelles solutions écologiques, « écologie », sont dévalorisées et elles-mêmes contestées de par leurs implications politiques : «politique», «taxe».

Ainsi pour toutes les catégories, nous notons une absence de solution concrète.
observons certes une timide évocation de l'écologie chez les sympathisants, mais elle reste absente chez les revendiqués qui ne se reconnaissent pas dans les demi-mesures proposées par les tenants du développement durable, opposant ainsi « leur écologie et la notre » (Gortz, 1974). De même pour les non-écologistes pour lesquels l'évocation de l'écologie en lien avec ses conséquences politiques et économiques apparaît plutôt comme un modèle à l'avance décrié.
Cette absence de solution concrète au réchauffement climatique est évidement néfaste pour l'adoption de nouveaux comportements favorables à la défense de l'environnement, puisque le réchauffement climatique apparaît alors, dans l'idée que s'en fait la collectivité, comme insolvable par nature pour les écologistes et ne vaillant pas la peine de s'en alarmer pour les non-écologistes.
Cependant il est connu que l'appel à la peur ne peut être efficace en termes de changements comportementaux que dans le cas où cette évocation est associée à des solutions concrètes et plausibles. En effet en l'absence de celles-ci, il n'engendre qu'un frein à l'action, car générant un haut niveau de stress chez des individus qui n'ont d'autres solutions pour faire diminuer cet état de tension que de cesser de s'en préoccuper. Cet effet est particulièrement visible chez les sympathisants qui, tout en semblant particulièrement alarmés de la situation, ne s'engagent pas pour autant dans des comportements de défense de l'environnement.

3e étude : représentation sociale de « l'environnement » dans un contexte particulier de projet d'implantation d'éolienne

Les représentations sociales sont fonction du contexte d'expression et des pratiques liées à l'objet de représentation.
Dans ce contexte particulier, nous cherchons à mettre à jour le rôle des représentations sociales dans les conflits locaux. Nous étudions donc les représentations de l'environnement et de l'éolien dans une communauté de commune divisée sur la question de l'éolien (La Visandre, 77). Ce contexte particulier nous permet d'appréhender une représentation de l'environnement présentant quelques variations quant aux études initiales. En effet l'environnement prend un sens particulier auprès d'une population rurale, qui plus est soumise à un projet éolien qui constitue à la fois une préservation de l'environnement au niveau global, en favorisant des énergies renouvelables, mais aussi un risque local, en termes de nuisance environnementale (menace pour l'avifaune, nuisances sonores ou esthétiques...). À ce titre Moliner (1993) pointe le caractère polymorphe que peut adopter un objet social en fonction du groupe ou du moment d'expression.
La représentation sociale de l'environnement est ici étudiée dans le cadre particulier d'un conflit mettant en jeu l'environnement dans ces deux facettes : l'environnement à protéger au niveau global, mais aussi au niveau local.
Cette représentation est aussi très liée aux pratiques des individus concernant l'environnement, d'ou la distinction entre trois catégories d'usager de l'environnement :
  • Les élus qui ont un rôle de gestion de l'environnement tant naturel que construit ;
  • Les agriculteurs qui, de par leurs pratiques, sont axés sur l'utilisation et la préservation de l'environnement en termes de ressources
  • Et enfin les simples résidents qui sont plus passifs face à leur environnement.

Élus


L'évocation de l'environnement naturel « nature », commun aux trois catégories, est ici contrebalancée par l'importante évocation des aspects artificiels de l'environnement : « ville », « bâtiment », « maison ».
Cependant cette évocation de l'environnement par ces éléments locaux est nuancée par l'expression de concepts plus flous et plus globaux, décrivant l'environnement comme « ce qui nous entoure », « ce qui est autour de nous »
La responsabilité des élus face à l'environnement est aussi soulignée par les termes « gestion », « responsabilité », qui concernent tant l'environnement naturel que construit, témoignant ici du rôle des pratiques pour la différenciation des représentations sociales.
Les risques menaçant l'environnement naturel sont cependant présents et pris en compte : « important », avec la nécessite d'agir : « protection », « écologie », pour pallier les dégradations liées à « l'action humaine ».

Agriculteur


Les agriculteurs se focalisent sur les aspects naturels de l'environnement : « nature », « campagne » mais particulièrement en termes de ressources fournies par l'environnement : « eau », « air », « rivière », ce qui dénote une vision utilitariste directement liée à leurs pratiques.
Cette vision utilitariste prend en compte les menaces qui pèsent sur l'environnement :« pollution » et leurs éventuelles solutions « écologie ».
Enfin l'aspect global de l'environnement est évoqué avec les termes « planète » et « ce qui nous entoure ».

Riverains



Les simples résidents font appel aux aspects naturels de l'environnement avec le terme « nature » qui apparaît comme non négociable dans la représentation de l'environnement, renforcé par les évocations « campagne », « paysage » ou de manière plus précise « eau » et « air ».
Ces associations renvoient à un aspect global de l'environnement : « autour de nous », « planète », voire même plus abstrait : « tout » et « vie ».
Les risques environnementaux sont aussi pris en compte : « problèmes », « important », « prise de conscience » avec leurs solutions : « écologie », « respect » et «recyclage ».

4e étude :  la représentation sociale du « paysage »

L'évocation du « paysage » dans les représentations sociales de l'environnement peut être un élément clé de la compréhension du conflit opposant les pro-éoliens et les anti-éoliens. En effet, le terme de paysage est le premier invoqué dans l'argumentaire anti-éolien. Il semblerait ainsi que l'étude de cette représentation permette de mieux appréhender les freins aux modifications du paysage.

Représentation sociale du paysage (n = 76)


L'analyse de la représentation sociale du paysage se fait selon deux dimensions qui se détachent particulièrement.
Tout d'abord la dimension descriptive qui fait appel à l'aspect naturel du paysage, « campagne », « nature », « verdure », en décomposant les éléments du paysage  selon une dimension spatiale :
  • Les objets proches : « arbre », « fleur », « herbe » ;
  • Ceux plus lointains qui permettent de structurer ce paysage : « forêt », « montagne », « champ », « plaine », « mer », « plage » ;
  • Enfin ceux posant les cadres de l'espace ainsi défini : « ciel », « soleil », « vue », « horizon ».
À cette dimension descriptive sont associés des éléments relevant de l'évaluation de ce paysage avec les termes « beau » et « calme » dont l'esprit se retrouve dans terme « peinture ». Ce dernier est particulièrement évocateur puisqu'il traduit l'aspect immobile et figé du paysage qui, une fois reproduit en peinture, n'évolue plus. Et de même ce terme de peinture évoque aussi l'aspect idéal de ce paysage, c'est-à-dire le point d'équilibre parfait qui ne peut supporter aucune évolution, transformation si minime soit-elle. L'aménité du paysage est mise en avant, le paysage est donc à préserver, sans modification, d'ou la difficulté à accepter les mutations de ce paysage du fait des problèmes environnementaux (fonte des glaces, désertification...) ou de leurs solutions (éolienne, relocalisation, repenser l'étalement urbain).

Discussion

L'étude de ces différents objets en relation les uns avec les autres montre bien l'existence de représentations en réseau, avec le partage de nombreuses évocations, et surtout une explication de ces représentations sociales en lien avec les représentations du même thème. Ce travail souligne l'aspect fondamental du contexte d'expression des représentations, ainsi que le rôle des pratiques quant à l'émergence de ces représentations.
Ainsi si toutes les représentations sociales autour de l'environnement sont liées les unes aux autres, il paraît intéressant de s'appuyer sur ces liens pour faire évoluer ces représentations et provoquer ainsi des changements au niveau des comportements.

Mots-clés

Environnement, réchauffement climatique, paysage, représentation sociale, implication personnelle
Environment, global warming, landscape, social representation, personal involvement

Bibliographie

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Auteur

Aigline de Causans

Doctorante en psychologie sociale.
Université de Reims Champagne-Ardenne, Laboratoire de psychologie appliquée, EA 4998, Institut national de recherche en agronomie, UMR SAD-APT.
Courriel : aigline1@hotmail.com

Pour référencer cet article

Aigline de Causans
Environnement et paysage : les représentations sociales en réseau
publié dans Projets de paysage le 18/07/2010

URL : http://www.projetsdepaysage.fr/fr/environnement_et_paysage_les_representations_sociales_en_reseau