Index des articles

Les articles


Éléments pour une histoire de la recherche à l'École nationale supérieure du paysage de Versailles (ENSP)

Elements for an history of the research at the ENSP

26/06/2009

Résumé

La mise en place d'une organisation de la recherche à l'ENSP de Versailles est analysée au cours des quarante dernières années (1965-2005). Pour la décrire et l'interpréter, ce texte est fondé d'une part sur les publications des acteurs de cette histoire, d'autre part sur l'évocation des contextes institutionnels qui se sont succédé.
The development of the organization of the research at the ENSP in Versailles is analyzed during the last forty years (1965 à 2005). In order to describe and interpret it, this text is based on the publications of the actors of this history and on the institutional contexts which have followed one to another.

Texte

Créée en 1976 comme établissement d'enseignement supérieur et de recherche rattaché à l'École nationale supérieure d'horticulture de Versailles (ENSH), l'École nationale supérieure du paysage de Versailles (ENSP) a progressivement mis en place une organisation des activités scientifiques de recherche. Nous analyserons cette mise en place selon trois périodes. La première avant 1976 est liée à l'histoire de l'enseignement dans la Section du paysage et de l'art des jardins (SPAJ) de l'ENSH qui a précédé l'ENSP. La deuxième (1976-1995) correspond à la mise en œuvre de la formation de l'ENSP avant le départ de l'ENSH à Angers et la troisième (1995-2005) à la phase pionnière de l'installation du laboratoire de recherche de l'ENSP (LAREP) devenue établissement autonome au sein du ministère de l'Agriculture.
Au cours de chaque période, nous préciserons les contextes scientifique ou politique dans lesquels sont apparues les initiatives successives. La chronologie des formations de paysagistes en France est résumée dans l'annexe 1.

Les précurseurs

Le contexte d'une école d'horticulture

Depuis sa création en 1874, l'ENSH était une école d'enseignement supérieur qui délivrait le diplôme d'ingénieur horticole. Cette formation permettait à quelques-uns d'exercer le métier d'architecte paysagiste tant que ce titre put être porté (c'est-à-dire jusqu'en 1940). La recherche scientifique, qui commença à y apparaître à partir des années 1950, adopta le modèle des laboratoires de l'Institut national de la recherche agronomique (INRA) créé en 1945. De nombreux enseignants de l'ENSH étaient des chargés ou des directeurs de recherche de l'INRA de Versailles, notamment dans des domaines scientifiques comme l'entomologie, la pathologie végétale, la bioclimatalogie ou la génétique. Les enseignants titulaires de leurs chaires d'enseignement, comme celles de physiologie végétale, de botanique, de sciences des sols, d'arboriculture, de cultures d'ornement ou maraîchères, avaient créé leurs propres laboratoires au sein de l'École en s'associant en général avec ceux de l'INRA voisin. À l'époque - d'avant la dernière guerre mondiale - des enseignants et des praticiens en tablier bleu de jardinier succéda au Potager du roi celle des enseignants chercheurs en blouse blanche.
Créé en 1945, la Section (SPAJ) ne disposait pas d'enseignants titulaires, si bien qu'une partie des cours et travaux pratiques était commune aux élèves ingénieurs de l'ENSH, aux élèves préparant l'entrée dans la Section et aux élèves paysagistes, ou bien était prise en charge directement par les professeurs de l'ENSH. C'était le cas des formations de botanique, d'écologie végétale, de cultures ornementales et de topographie.
En revanche, les autres formations spécifiques aux paysagistes étaient confiées à des enseignants vacataires. Henri Thébaud, ingénieur horticole, enseignait l'utilisation des végétaux dans les projets, Pierre Puget, architecte, l'urbanisme, Albert Audias l'étude des sites et des espaces verts, E. E. Brice les techniques des sols sportifs, l'architecte et paysagiste Théo Leveau la composition, etc. À partir de 1960, un des ateliers de composition fut confié à deux anciens élèves de la Section : Jacques Sgard et Jean-Claude Saint-Maurice. Il n'y avait pas, dans la Section, de recherche scientifique comparable à celle qui était développée dans les laboratoires de l'ENSH et de l'INRA voisin.

Jacques Montégut, un pionnier

Recruté à la fin des années 1950 pour enseigner la physiologie végétale et la botanique à l'ENSH, Jacques Montégut, ingénieur agronome et mycologue, introduisit, à la suite des phytogéographes (Henri Gaussen, Paul Rey) et des phytosociologues français (Marcel Bournérias), l'écologie végétale. Il eut comme étudiants autant des élèves ingénieurs horticoles (comme Pierre Donadieu et Marc Rumelhart), que des paysagistes (comme Allain Provost et Gilles Clément, également ingénieurs horticoles). Au cours d'excursions mémorables, il leur apprit à interpréter un paysage en fonction des concepts scientifiques de plante indicatrice, d'association végétale et d'étage de végétation ; à déduire d'une liste de plantes associée à une station les propriétés climatiques et édaphiques des biotopes correspondants ; à diagnostiquer une dynamique régressive ou progressive de la végétation spontanée. En inventant plus tard la malherbologie, il appliqua cette démarche à la connaissance des mauvaises herbes des cultures.
De 1972 à 1978, durée de la courte vie du Centre national d'études et de recherches paysagères à Trappes (CNERP, Yvelines)1, il mit au service de la formation des nouveaux « paysagistes d'aménagement » ses compétences de formateur, mais aussi de chercheur répondant à des questions d'aménagement de l'espace.


 Le programme de formation du CNERP à Trappes (Yvelines) en 1978.

Il mit au point au début de la construction de la ville nouvelle de Saint-Quentin-en-Yvelines, un système de lagunage pour l'épuration des eaux amenées dans l'étang éponyme qui deviendra plus tard (1986) et en partie une réserve naturelle urbaine nationale grâce à ses travaux. À cette période, il tissa des liens professionnels étroits avec les paysagistes et les plasticiens enseignants à Versailles à la fin des années 1960 (avec Jacques Sgard et Bernard Lassus notamment).

Un contexte scientifique dominé par la prise de conscience écologique

Dans les années 1960, émergea au sein de la communauté scientifique internationale, à partir des premiers symptômes de la crise environnementale (Le Printemps silencieux de la journaliste et biologiste américaine Rachel Carson fut édité en 1962), un intérêt croissant pour la science des écosystèmes. Au pôle de la recherche américaine, les frères Eugène P. et Howard T. Odum insistaient sur la connaissance des flux géochimiques et énergétiques, qui fut largement diffusée en Europe notamment par le naturaliste belge Paul Duvigneaud2 (Fig 2 et 2 bis) et le biologiste français François Ramade3.



Tableaux de paysage extraits de La synthèse écologique de P. Duvigneaud (1974) et réalisés par le botaniste Martin Tanghe.
Ci-dessus :  Utilisation abusive d'un paysage.
Ci-dessous : Utilisation rationnelle d'un paysage où il fait bon vivre.



En Europe, ce fut  la connaissance des géosystèmes, notion d'origine allemande et russe diffusée par le géographe Georges Bertrand4, qui permit de reprendre la notion de paysage (le modèle géosystème, territoire, paysage) écartée par la géographie quantitativiste et modélisatrice.
La notion de paysage était aussi utilisée par la géographie humaine italienne d'Emilio Serini dans une perspective d'analyse marxiste5. Mais, pas plus que la publication restée inaperçue du philosophe italien Rosario Assunto6, ces travaux, non traduits en français, ne vinrent stimuler un débat très timide dominé par les sciences écologiques naissantes.
En France, dans les années 1970, la production scientifique et technique sur le thème du paysage fut surtout marquée par des travaux aux finalités différentes. Ceux du Centre d'études techniques du génie rural et des eaux et forêts de Grenoble (l'ingénieur forestier et écologue Bernard Fischesser, le paysagiste Hugues Lambert, ancien élève du CNERP) fondèrent de fait un discours sur le paysagisme d'aménagement reprenant en partie celui du CNERP de Trappes. Il s'agissait d'une réponse technique pragmatique que ces nouveaux professionnels du paysage pouvaient apporter aux ruptures paysagères observées et prévisibles dans le monde rural et surtout montagnard (mitage urbain des campagnes, arasement des haies par les remembrements, installation des unités touristiques nouvelles, etc.). Elle était appuyée par de nombreuses publications et études à visées didactiques.
En revanche, dans le département Systèmes agraires et développement (SAD) de l'INRA de Versailles (créé en 1973), Jean-Pierre Deffontaines et son équipe s'intéressaient aux agricultures marginales des mêmes régions de montagne en utilisant le paysage comme un système d'indicateurs visuels des logiques des agriculteurs. L'ouvrage collectif7 consacré aux Vosges du Sud fut fondateur de la géoagronomie8.


L'observation du paysage à l'échelle des terroirs.
Schéma extrait des Sentiers d'un géoagronome, de J.-P. Deffontaines (Paris, Arguments, 1998, p. 234).

Dans le monde des architectes paysagistes, ce sont les travaux du plasticien Bernard Lassus, professeur à l'unité pédagogique n°6 de Paris La Villette, consacrés aux habitants paysagistes9, qui marquèrent la rénovation des théories et des pratiques professionnelles. Celle-ci était déjà jalonnée par les  publications et les créations des paysagistes, notamment celles de Jacques Simon et de Michel Corajoud, ce dernier ayant commencé à enseigner dans les dernières années de la Section à partir de 197110.
En 1974, la section prit fin en même temps que l'organisation pédagogique de l'ENSH en trois années d'études d'ingénieur. Le projet d'École nationale supérieure du paysage, initié dès 1968, et reprenant les ambitions pédagogiques (le paysagisme d'aménagement) du CNERP finissant, aboutit en 1976 à la création de ce nouvel établissement au sein de la nouvelle ENSH (une école d'application des écoles d'agronomie en deux ans).
Les activités de recherche de l'ENSP, préfigurées par Bernard Lassus dans la commission de réforme de la Section en 1968, allaient pouvoir en principe se développer dans un contexte institutionnel plus autonome.

L'émergence de la recherche paysagère (1976-1995)

À l'ENSP une lente maturation

En 1981, la mission de la Recherche urbaine (MRU) dirigée par André Bruston commanda aux enseignants de l'ENSP un ensemble de recherches exploratoires sur le paysage dans l'aménagement du territoire. Elles furent publiées dans Les Annales de la recherche urbaine et marquèrent une première étape de la production de connaissances scientifiques, les unes relatives à la composition des jardins de Versailles (Michel Corajoud et al.) et à une démarche innovante de projet (Bernard Lassus), les autres à l'analyse et à l'aménagement de la vallée de la Mauldre située à l'ouest de Versailles (Mainié et al.)11. La démarche de projet, adaptée à des échelles géographiques variables, y était centrale. Mais il était difficile à cette époque de distinguer entre les concepts qui servaient à concevoir les projets et ceux qui auraient permis de décrire le processus de projet ou l'œuvre qui en résultait. En l'absence d'enseignants- chercheurs titulaires, cette première tentative n'aboutit pas à la création d'une organisation pérenne de la recherche.
La MRU et la Mission du paysage de la Direction de l'urbanisme et du paysage qui fut mise en place par le ministère de l'Environnement et du Cadre de vie financèrent ensuite, à partir de 1984, les premiers ateliers pédagogiques régionaux organisés chaque année par l'ENSP en troisième année, puis à partir de 1987 en quatrième année sous la direction de Pierre Donadieu et Bertrand Follea. La recherche pratique de solutions paysagères aux questions posées aux pouvoirs publics par la déprise industrielle et agricole, et par la croissance urbaine, fut alors placée au centre de la formation des paysagistes qui ne se limita plus à l'échelle géographique des espaces publics urbains. Il ne fut pas fait appel, ou très peu, aux travaux des paysagistes d'aménagement de Grenoble ni à ceux de l'INRA SAD de Versailles, ni à la sitologie des architectes  Paul et Bernard Faye, Michel Tournaire et Alain Godard12. Les paysagistes, formés par Pierre Dauvergne, paysagiste DPLG et ancien enseignant du CNERP avec l'urbaniste paysagiste Jacques Sgard, prolongèrent les expérimentations du Centre éphémère de Trappes afin d'élargir les compétences urbaines des professionnels à l'espace non urbain. Les jeunes paysagistes devinrent les acteurs directs de la politique publique de qualification des paysages que l'État mettait en place de manière expérimentale depuis 1979.
Cette période fut aussi celle des grands concours d'aménagement que l'État et la ville de Paris mirent en œuvre pour accompagner leurs politiques de grands travaux. Les lauréats (Michel et Claire Corajoud, Jacques Coulon au parc du Sausset, Bernard Lassus et son équipe au jardin de la Corderie royale à Rochefort-sur-mer, Bernard Tschumi au parc de la Villette à Paris, Alain Provost et Gilles Clément au parc Citroën) devinrent les figures professionnelles nouvelles du renouvellement de la conception des parcs publics urbains en France et en Europe.
De ces pratiques renouvelées, et légitimées par les pouvoirs publics, naquit la nécessité de mieux théoriser les acquis professionnels pour les capitaliser, les comprendre, les débattre et surtout les transmettre. En 1991, un groupe se constitua autour du paysagiste Bernard Lassus, qui n'enseignait plus à l'ENSP depuis 1987, pour créer avec l'École des hautes études en sciences sociales (EHESS) le diplôme d'études approfondies (DEA) « Jardins, paysages, territoires » à l'École d'architecture de Paris La Villette (Unité pédagogique n°6).

Les chercheurs hors de l'ENSP

Le groupe d'origine réunissait avec Bernard Lassus, Augustin Berque, géographe culturaliste spécialiste du Japon, directeur d'études à l'EHESS, Alain Roger, professeur d'esthétique et de philosophie à l'université de Clermont-Ferrand, Michel Conan, historien des jardins et sociologue au Centre scientifique et technique du bâtiment (CSTB, ministère de l'Équipement), Pierre Donadieu, enseignant en écologie et géographie à l'ENSP de Versailles et Lucien Chabason, directeur de cabinet au ministère de l'Environnement. Jusqu'en 2005, cette collaboration produisit de nombreux ouvrages à caractère théorique qui fondèrent une école pluridisciplinaire de pensée culturaliste (La Mouvance) renouvelant la pensée du paysage et du paysagisme13. Cette dernière était restée limitée en France à l'histoire de l'art des jardins et de la peinture de paysage.
À la fin des années 1980, de nombreux signes précurseurs annonçaient une résistance active des chercheurs et de certains intellectuels au développement des sciences écobiologiques comme seule référence scientifique de l'aménagement du territoire. Des positions plus nuancées comme celle du paysagiste belge Georges Neuray14 ou nettement démarquées comme celle de l'anthropologue français Pierre Sansot étaient déjà visibles au début des années 1980. En 1987, une ethnologue du Muséum national d'histoire naturelle et un agronome de l'INRA s'associèrent pour éditer un manuel de lecture des paysages ruraux15. Le sociogéographe et historien du paysage Yves Luginbühl (un ancien élève du CNERP) publia en 1989 une histoire du paysage français, complémentaire de celle éditée en 1983 par son confrère Jean-Robert Pitte16. Sans compter le développement de l'école de géographie de Besançon (Jean-Claude Wieber et Thierry Brossard, notamment) et de bien d'autres disciplines scientifiques et littéraires.
Parallèlement, l'écologie des populations et la biogéographie furent refondées dans une écologie du paysage (landscape ecology) à partir du modèle matrice, tâche et corridor, inspiré des travaux sur les populations animales insulaires des biogéographes américains R. MacArthur et E.O.Wilson.
La synthèse, que tentèrent en 1991 les biogéographes français et russe Gabriel Rougerie et Nicolas Beroutchachvili, montra la difficulté de dépasser les clivages épistémologiques entre subjectivité et objectivité, mais rendit compte de la diversité des postures, de leurs limites et de leurs intérêts respectifs17.
Ces débats ne concernèrent pas ou peu la formation des paysagistes à l'ENSP de Versailles, les enseignants, surtout des praticiens, ne revendiquant pas en grande majorité une culture scientifique. Cependant, à la demande de la tutelle administrative et financière du ministère de l'Agriculture, et à la veille du départ de l'ENSH et de ses enseignants-chercheurs à l'Institut national d'horticulture d'Angers, un laboratoire de recherche fut créé à l'ENSP en 1994 et confié à Pierre Donadieu et André Fleury, professeurs à l'ENSH.

La période pionnière du LAREP (1995-2005)

Les activités du LAREP

Les premiers programmes de recherche de ce jeune laboratoire (le sigle LAREP ne fut adopté qu'en 2007) ont été menés par six enseignants titulaires, associés ou vacataires.
L'un concernait (et concerne toujours) les relations entre les agricultures et les villes (agricultures dites urbaines) et fut conduit par André Fleury et Pierre Donadieu avec l'aide financière des ministères de l'Équipement et de l'Agriculture18. L'autre était consacré aux paysages de bocage puis aux néobocages sous la direction de Monique Toublanc, sociologue et d'Yves Luginbühl, sociogéographe au CNRS19.
Ils se poursuivirent après 1997 avec de nouveaux programmes de recherche consacrés aux paysages de zones humides (Pierre Donadieu), puis aux relations entre politiques publiques et paysage (Pierre Donadieu et Moez Bouraoui ; Monique Toublanc)20, enfin entre paysage et développement durable (Christian Tamisier, Monique Toublanc). Mené par Bernadette Blanchon, architecte et historienne, un  programme de recherche sur les paysagistes français (1945-1975) fut amorcé très tôt avec le concours du ministère de l'Équipement puis poursuivi plus tard avec celui de la Culture21.
Le départ de l'ENSH à Angers se traduisit par la disparition des recherches économiques, physiologiques et biotechniques horticoles au Potager du roi. Il s'accompagna aussi de la transformation de la revue Paysage et Aménagement (1982-1996) dirigée par Raymond Chaux (premier directeur de l'ENSP-ENSH) en une nouvelle publication Les Carnets du paysage. Cette dernière joua un rôle essentiel dans la diversification des activités de recherche de l'ENSP.

Les Carnets du paysage

Paysage et Aménagement avait été le support de diffusion de nombreux articles de recherche (environ 450) dans les disciplines les plus variées, y compris des premières publications du LAREP. Les historiens comme les géographes, les agronomes et les botanistes comme les sociologues ou les ethnologues y avaient trouvé un moyen de faire connaître leurs travaux. Les paysagistes, les architectes, les urbanistes et les ingénieurs y avaient témoigné largement de l'évolution de leurs pratiques. Mais la revue peinait à accompagner le développement rapide de la profession de paysagiste concepteur de manière cohérente avec la formation  donnée à Versailles.
Créés par deux enseignants de l'ENSP Pierre-François Mourier, littéraire et ancien normalien, et Jean-Luc Brisson, artiste jardinier, enseignant d'arts plastiques, avec la collaboration des éditions Actes Sud, Les Carnets du paysage ont adopté une nouvelle ligne éditoriale et changé la maquette de la précédente revue portée par l'ENSP. En faisant entrer dans son comité de rédaction des chercheurs du CNRS ou de l'université (des philosophes comme Jean-Marc Besse et Gilles Tiberghien, et un historien des jardins comme Hervé Brunon), les responsables de la revue ont ouvert un nouveau champ de recherche plus proche des paysagistes concepteurs que celui que le LAREP accueillait. Non seulement des théorisations du projet de paysage y ont été présentées dans les articles de Jean-Marc Besse, Gilles Tiberghien, Jean-Pierre Boutinet et Frédéric Pousin, mais les jeunes (et moins jeunes) paysagistes comme les chercheurs du LAREP ont pu s'y exprimer. Sans compter les nombreux articles écrits par des chercheurs et des universitaires aussi bien sur le thème du climat, de l'espace public que de la littérature ou de la peinture de paysage.
Eclectique, cette revue, répertoriée dans les périodiques scientifiques de sciences humaines du CNRS, s'inscrit assez clairement dans ce que les chercheurs américains appellent les landscape studies, et qui se distinguent des landscape sciences plus volontiers quantitatives et modélisatrices. De la même manière que les lignes éditoriales de la revue internationale Landscape and urban Planning (Elsevier) ou de la revue anglaise Landscape Research diffèrent de la revue américaine Landscape Journal. Peut-être peut-on y voir la reprise d'une ligne éditoriale militante lancée dans les années 1970 par les publications du paysagiste pionnier Jacques Simon ?
L'ENSP disposait donc en 2005 en matière d'organisation et de développement de la recherche d'une part d'un laboratoire de quinze chercheurs et de quinze doctorants reconnu et soutenu par sa tutelle ministérielle, d'autre part d'une revue de haut niveau, cohérente avec la formation professionnelle de paysagiste DPLG qu'elle entendait contribuer à développer. Une partie des chercheurs du LAREP (3) était associée à l'unité mixte de recherche « Activités, produits, territoire » de l'INRA SAD de Paris-Grignon au titre de son programme d'agriculture urbaine.
Ce qui apparaît, au vu de cette histoire courte et très sommaire, est que les paysagistes concepteurs n'attendaient pas des réponses de la recherche institutionnelle pour changer leurs pratiques. Stimulés par leurs commanditaires publics (l'État, les collectivités territoriales, les municipalités), ils étaient eux-mêmes les acteurs de cette rénovation comme en témoignent les manifestes qu'ils ont publiés.

Les manifestes paysagistes

À la manière des manifestes artistiques, ceux des paysagistes, associés ou non à des chercheurs et à d'autres praticiens, ont cherché à lancer de nouvelles idées pour renouveler les réponses faites aux commanditaires publics. En 1982, la question de la Mort du paysage ? était posée dans un ouvrage dirigé par le philosophe François Dagognet. « L'État manque d'une philosophie et d'une esthétique du paysage : autant l'idéal qui nous anime est exigeant lorsque nous dénonçons la dégradation du paysage, autant l'idée que nous nous en faisons reste à éclaircir22. » Y participaient deux enseignants de l'ENSP : le paysagiste Michel Corajoud et l'architecte, historien des jardins, Michel Racine23.
Quelques années plus tard, Bernard Lassus fonda le cercle Charles-Rivière Dufresny  en hommage à un architecte français (1648-1724), auteur d'un projet paysager pour les jardins de Versailles. Ce nom fut également celui de son atelier de projet à l'ENSP de Versailles. Dans un séminaire organisé au Sénat à Paris en 1987 « Hypothèses pour une troisième nature24 », il avait réuni des chercheurs universitaires et des praticiens pour réfléchir sur les nouvelles relations à développer entre arts et nature. Une partie d'entre eux (Michel Conan, Lucien Chabason) sera ensuite impliquée dans la fondation du DEA « Jardins, paysages, territoires » quatre ans plus tard.
À la fin des années 1990, le projet pédagogique, mis en œuvre à l'ENSP de Versailles sur proposition de Michel Corajoud depuis 1985, fut évalué et adapté à un nouveau contexte de formation (départ de l'ENSH, autonomie de l'ENSP, augmentation des effectifs d'étudiants, création d'une activité éditoriale à l'ENSP). Ce manifeste pédagogique fut l'occasion pour un groupe d'enseignants réunis autour du comité de rédaction des Carnets du paysage de faire connaître les principes originaux de la formation versaillaise des paysagistes DPLG entre jardinage, art et ingénierie25.
Le mode du manifeste est un des modes habituels d'expression et de communication du paysagiste et écrivain Gilles Clément. De 1999 à 2005, il en publia trois. Le premier, à l'occasion de son exposition au parc de la Villette en 1999, décrivait les principes du jardin planétaire26. Dans le deuxième, mêlant botanique, poésie et polémique, il écrit l'éloge des plantes vagabondes27. Sous la forme explicite du manifeste, il prend parti dans le troisième pour la défense de la biodiversité menacée28. Des manifestes paysagistes apparaissent régulièrement dans les autres pays, comme ceux qui ont lancé à partir de 1997 le landscape urbanism sous les plumes américaines de l'architecte Charles Waldheim et de l'architecte paysagiste  James Corner29.

Conclusion

Depuis presque trente ans, la mise en place d'une activité de recherche à l'ENSP a en pratique largement dépassé les limites institutionnelles du laboratoire de recherches prévu à cet effet. On peut en tirer plusieurs conclusions.
  • Dans le cadre institutionnel que l'ENSP a réservé au LAREP, les activités de recherche impliquaient une formation de chercheur attestée par un doctorat universitaire. Or, la plupart des formations supérieures d'architectes paysagistes en France et au-delà ne disposaient pas ou peu de traditions de recherche scientifique et de préparation au doctorat. Ce handicap a ralenti la constitution d'équipes de recherche fondées sur les rares enseignants chercheurs titulaires en général non-praticiens. C'était le cas il y a vingt ans, mais cette différence s'est atténuée aujourd'hui avec la réforme universitaire européenne dite de Bologne, qui oblige les formations supérieures à la mise en place d'une formation en trois étapes (licence, master, doctorat). En outre la formation doctorale faite à l'École d'architecture de Paris La Villette de 1991 à 2005 avec l'université a permis de diplômer une cinquantaine de doctorants français et étrangers.
  • Le handicap du doctorat, donnant accès à une activité de chercheurs au LAREP, a été contourné par la prise en charge très précoce des innovations théoriciennes et des travaux de recherche pluridisciplinaire par des universitaires ou des chercheurs patentés hors de l'ENSP. Parallèlement, les praticiens enseignants à l'ENSP (comme Michel Corajoud et Gilles Clément), ayant montré leurs capacités à rénover les pratiques professionnelles et à les transmettre dans le cadre de politiques publiques de paysage, ont été légitimés par l'État avec un statut de professeur titulaire. Cette phase pionnière devrait se terminer avec le recrutement désormais possible de paysagistes docteurs par l'école. Le LAREP a contribué à cette formation de  chercheurs depuis 1996 en tant que laboratoire d'accueil de doctorants de l'école doctorale ABIES de Paris avec l'institution parisienne AgroParisTech. 
  • L'ENSP disposait en 2005 d'une unité propre de recherche en voie d'intégration à une unité mixte de recherche (UMR) du département SAD de l'INRA, et des Carnets du paysage, revue proche des chercheurs du CNRS et des praticiens paysagistes. Ces deux axes sont à l'image des proximités historiques de l'ENSP, l'une à dominante institutionnelle avec le ministère de l'Agriculture et le pôle AgroParisTech-ABIES, l'autre à dominante scientifique avec les unités concernées du CNRS. Ils étaient déjà inscrits dans les relations que le fondateur de la recherche paysagiste Bernard Lassus avait nouées à partir de la fin des années 1960, d'une part avec l'ancienne Section, le CNERP et l'ENSP naissante, d'autre part avec la Direction générale à la recherche scientifique et technique pour ses travaux sur les habitants paysagistes.
Ces appartenances et affinités multiples de la recherche paysagiste accompagneront sans doute encore longtemps l'ENSP. Toutefois, cette école n'est plus seule comme à ses débuts, mais appartient à un réseau d'écoles françaises et européennes orientées de plus en plus par la mise en œuvre de la Convention européenne du paysage de Florence (2000). Ce qui changera sans doute considérablement le contexte de son évolution et la place que les activités de recherche y occuperont.

Annexe



Bleu foncé et moyen : les formations de paysagiste DPLG
Bleu clair : les deux niveaux de formation d'architecte paysagiste en Europe avant 2005
Vert clair et vert foncé : les formations d'ingénieur
Brun : les deux niveaux de formation Licence-Master en France
Rouge : le doctorat

Mots-clés

Paysage, enseignement, histoire de la recherche, ENSP Versailles
Landscape, teaching, research history, ENSP Versailles

Bibliographie


Auteur

Pierre Donadieu

Géographe.
Professeur à l'École nationale supérieure du paysage de Versailles-Marseille.
Directeur du LAREP.
Courriel : p.donadieu@versailles.ecole-paysage.fr

Pour référencer cet article

Pierre Donadieu
Éléments pour une histoire de la recherche à l'École nationale supérieure du paysage de Versailles (ENSP)
publié dans Projets de paysage le 26/06/2009

URL : http://www.projetsdepaysage.fr/fr/elements_pour_une_histoire_de_la_recherche_a_l_ecole_nationale_superieure_du_paysage_de_versailles_ensp_

  1. Ce centre, créé à partir de l'association Paysages et de financements pluriministériels, fut animé par Rémi Pérelman, ingénieur agronome issu du ministère de l'Équipement. Voir à ce sujet, Donadieu, P. et Bouraoui, M., La Formation des cadres paysagistes en France par le ministère de l'Agriculture (1874-2000), Versailles, ENSP, 2004, 283 p, annexes et synthèse, rapport au ministère de l'Écologie et du développement  durable et l'article « Pour un paysage du paysage » d'Yves Luginbühl dans le dossier « Paysage », Économie rurale, n° 297-298, 2007.
  2. Duvigneaud, P., La Synthèse écologique, Paris, Doin, 1974.
  3. Ramade, F., Éléments d'écologie, Paris, Dunod, 1974.
  4. Bertrand, G., « Le paysage entre la nature et les sociétés », in Revue géographique des Pyrénées et du Sud-Ouest,  49(2), 1968, p. 239-258.
  5. Serini, E., Histoire du paysage italien, Paris, Julliard, 1961. 
  6. « El paesaggio e l'estetica, R. Assunto », 1973, in Brunon, H., (sous la dir. de), Retour au jardin, essais pour une philosophie de la nature, 1976-1987, Rosario Assunto, Besançon, Les Éditions de l'Imprimeur, coll. « Jardins et paysages », 2003, 204 p.
  7. Deffontaines, J.-P. et al, groupe INRA-ENSSAA, Pays, paysans, paysages dans les Vosges du Sud, les pratiques agricoles et les transformations de l'espace, Paris, Inra, 1977, 192 p.
  8. Deffontaines, J.-P., Les Sentiers d'un géoagronome, Paris, Arguments, 1998, 359 p.
  9. Lassus, B., Jardins imaginaires, les habitants-paysagistes, Paris, Les Presses de la Connaissance, 1977.
  10. Blanchon, B.,, « Les paysagistes français de 1945 à 1975 », dans Les Annales de la recherche urbaine, n° 85, 1999.
  11. Corajoud, M., et al., « Lecture d'un jardin », p. 105-107 ; Lassus, B., « Profondeurs », p. 11-127 ;   Mainié P., et al., « La démarche de projet », in Les Annales de la recherche urbaine, dossier « Des paysages », n°18-19, 1983.
  12. Faye, P. et B. et al., Site et Sitologie. Comment construire sans casser le paysage, Paris, Jean- Jacques Pauvert, 1974, 159 p.
  13. Berque, A., Le Sauvage et l'Artifice. Les Japonais devant la nature, Paris, Gallimard, 1986.
    Berque, A. (sous la dir. de), Cinq Hypothèses pour une théorie du paysage, Seyssel, Champ Vallon, 1994.
    Roger, A. (sous la dir. de), La Théorie du paysage (1974-1994), Seyssel, Champ Vallon, 1999.
    Roger, A., Court Traité du paysage, Paris, Gallimard, 1997.
    Conan, M.,  « Généalogie du paysage », in Le Débat, n° 65, 1991, p. 29-42.
    Conan, M., Dictionnaire historique de l'art des jardins, Paris, Hazan, 1997.
    Berque, A, Donadieu, P., Luginbühl, Y., Aubry, P., Le Dantec, J.-P. et Roger, A., Mouvance 2. Soixante-dix  mots pour le paysage, Paris, Éditions de la Villette, 2006.
  14. Neuray, G., Des paysages, pour qui ? Pourquoi ? Comment ? Gembloux, Presses universitaires de Gembloux, 1982,  589 p.
  15. Lizet, B., De Ravignan, F., Comprendre un paysage, guide de recherches, Paris, INRA, 1987, 152 p.
  16. Pitte, J.-R., Histoire du paysage français, de la préhistoire à nos jours, Paris,Taillandier, 2002, 444 p.
    Luginbühl, Y., Paysages. Textes et représentations du Siècle des lumières à nos jours, Paris, La Manufacture, 1989, 267 p.
  17. Rougerie, G. et Beroutchachvili N., Géosystèmes et Paysages, bilan et méthodes, Paris, Armand Colin, 1991,  299 p.
  18. Donadieu, P., Campagnes urbaines, Arles,Actes Sud/ENSP, 1998, 200 p.
    Fleury, A. (sous la dir. de), « Multifonctionnalité de l'agriculture périurbaine. Vers une agriculture du projet urbain », in Les Cahiers de la multifonctionnalité, n° 5, INRA-CEMAGREF-CIRAD, 2005.
  19. Toublanc, M., « Un dispositif d'évaluation sommaire au service d'une action publique incertaine. L'exemple de la reconstitution du paysage de bocage dans le département des Côtes-d'Armor », in Puech, D. et Honegger, A. R. (sous  la dir. de),  L'Évaluation du paysage, une utopie nécessaire ?, Montpellier, CNRS, UMR 5045, 2004, p. 465-486.
  20. Donadieu, P. et Bouraoui, M., La Formation des cadres paysagistes en France par le ministère de l'Agriculture (1874-2000), Versailles, ENSP, 2004, 283 p, annexes et synthèse, rapport au ministère de l'Écologie et du Développement  durable.
  21. Blanchon, B., « Les paysagistes français de 1945 à 1975 » in Les Annales de la recherche urbaine, 1999, n° 85.
  22. Dagognet, F. (sous la dir. de), Mort du paysage ? Philosophie et esthétique du paysage, Seyssel, Champ Vallon, 1982.
  23. Racine, M. (sous la dir. de), Créateurs de jardins et de paysages, Arles, Actes Sud/ENSP, 2001 (tome I) et 2002 (tome II).
  24. Lassus, B. (sous la dir. de), Hypothèses pour une troisième nature, Londres, Coracle, 1992.
  25. Brisson, J.-L. (sous la dir.), Le Jardinier, l'Artiste et l'Ingénieur, Besançon, Les Éditions de l'Imprimeur, 2000.
  26. Clément, G., Le Jardin planétaire, Paris,  Éditions de La Villette, 2000.
  27. Clément, G., Éloge des vagabondes, Paris, Nil éditions, 2002.
  28. Clément, G., 2005. Manifeste du Tiers paysage, éditions Sujet/Objet.
  29. Waldheim, C. (édit.), The landscape urbanism reader, New-York, Princeton architectural Press, 2006, 295 p.