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Dossier thématique

Responsable éditorial : Bernard Davasse


L'observation et les observatoires de paysage : quelles pratiques et quels dispositifs pour mettre en débat les relations entre les sociétés et leur environnement ?


En rendant plus visibles les pratiques d'observation dans le domaine du paysage et du projet de paysage, l'ambition de ce dossier est de mobiliser le paysage comme un outil pour débattre ouvertement des relations entre les sociétés et leurs environnements. De ce point de vue-là, il s'agit de mettre en œuvre une observation qui s'attache à considérer les formes paysagères comme résultant de processus environnementaux et de pratiques sociales complexes sur lesquels la collectivité tente, d'une manière ou d'une autre, d'exercer une action. L'enjeu est bien de faire de l'observation un outil réflexif pour la prise de décision des acteurs et un moyen de les fédérer. Il s'agit également de trouver le moyen de faciliter la prise en compte des aspirations des populations en ce qui concerne les caractéristiques paysagères de leur cadre de vie en vue de les exprimer en objectifs de qualité paysagère (cf. Convention européenne du paysage, Florence, 2000). Ce dossier thématique s'inscrit donc dans une double perspective de bilan critique et de propositions.
L'appel à contributions rappelait la place particulière occupée par la photographie dans les observatoires de paysage. Il est vrai que la plupart des dispositifs existants mettent en œuvre une approche exclusivement photographique de l'observation paysagère, comme si les photographies constituaient un document objectif, immédiatement lisible et compréhensible par tous. Or, vouloir assurer le suivi des évolutions paysagères et saisir les conséquences d'une politique ou d'un aménagement susceptibles d'engendrer le changement ou bien visant, au contraire, à l'éviter nécessitent d'autres méthodes d'investigation que la photographie (Pierre Enjelvin). Il est essentiel de rassembler des informations que le paysage lui-même ne donne pas directement pour pouvoir comprendre et expliquer les formes visibles des environnements et des territoires et leurs évolutions. En outre, l'examen critique des dispositifs d'observation fondés sur la photographie - cf. les Observatoires photographiques du paysage (OPP) impulsés depuis les années 1990 par le ministère de l'Environnement - témoigne de pratiques en évolution (Raphaële Bertho et Frédéric Pousin). Les modalités de l'observation et les principes sur lesquels elle se fonde sont ainsi amenés à évoluer en fonction des contextes, globaux et locaux, et des attentes des acteurs. Cela montre tout l'intérêt de considérer les dispositifs d'observation comme des lieux d'expérience, d'apprentissage et de confrontation des savoirs et des savoir-faire. Dans ce cadre, la prise en compte du temps et de la durée peut aider à ce que les acteurs et les habitants se saisissent des observatoires pour en faire un outil pour une compréhension globale des enjeux paysagers inhérents à un territoire. Cette question du temps est essentielle. Utiliser la photographie pour observer les paysages et leurs évolutions suppose en effet de réitérer des clichés à intervalles réguliers et, donc, de produire des documents pouvant constituer des sources pour une histoire de l'action territoriale, à condition d'élaborer une démarche adaptée pour ne pas tomber dans la seule apparence des choses et, donc, dans la nostalgie du « ça a été » (Sabine Ehrmann). Une approche de ce type permettrait de valoriser l'important fond photographique de l'Observatoire photographique national du paysage (OPNP). Elle pourrait apporter un éclairage sur les différentes manières de penser et de faire les projets de paysage contemporains, dont on peut émettre l'hypothèse qu'elles sont associées à des visions chaque fois renouvelées du rapport des sociétés à leurs territoires et à leurs environnements. Pourtant, la seule photographie ne permet pas de saisir les regards portés sur les paysages et les attentes dont ils font l'objet (Yogan Muller). Pour aller au-delà de la prise en compte des matérialités paysagères s'impose donc la mise en œuvre d'une démarche d'enquête directe auprès des personnes qui vivent au quotidien un territoire et ses environnements. Encore faut-il que cette démarche soit problématisée dès le départ dans une perspective d'observation et suffisamment solide pour que le dispositif puisse activer un processus de médiation autour du paysage et de l'action paysagère (Pascal Tozzi, Nicolas d'Andréa et Hélène Bectarte). La cohérence d'un observatoire dans le domaine du paysage tient sans doute à la formulation préalable d'une problématique d'observation, qui, dans l'idéal, devrait être identifiée et construite avec les acteurs et les habitants concernés.
Conduire une réflexion sur les observatoires dans le domaine du paysage demande aussi, on l'a déjà dit, d'analyser les fondements théoriques et pratiques des démarches d'observation. Il s'agit, tout d'abord, d'appréhender et d'analyser la pluralité des déclinaisons théoriques et pratiques susceptibles d'être mises en œuvre, de l'observation in situ à différentes échelles de temps et d'espace aux enquêtes sociales, de l'interprétation des données à leur mise en forme et à leur restitution (Bernard Davasse, Dominique Henry et Jean-François Rodriguez). Il s'agit, également, de prendre de la distance par rapport à un modèle d'observation mis en œuvre par le seul expert paysagiste et trop centré sur un paysage appréhendé essentiellement dans sa dimension esthétique (Cyrille Marlin). Il s'agit, enfin, d'élaborer une démarche permettant de construire une problématique d'observation, elle-même inséparable d'un travail visant à identifier les processus biophysiques et les pratiques sociales qui déterminent les formes paysagères. Dès lors, l'observation est orientée par une volonté de saisir et de comprendre un ou plusieurs phénomènes paysagers considérés comme illustratifs d'enjeux partageables dans le domaine du paysage, du territoire ou de l'environnement. En considérant ainsi l'observation, les observatoires de paysage sont susceptibles de devenir un outil de partage permettant le recueil des savoirs de chacun sur les paysages, mais aussi l'échange de points de vue et la participation de tous au débat. À noter qu'il est possible dans ce cadre-là de mobiliser tous ses sens et non pas seulement le regard. Les travaux sur les observatoires sonores montrent tout l'intérêt de cette approche (Cécile Regnault et Patrick Romieu) qui apparaît largement complémentaire de celles qui s'appuient sur la dimension visuelle des paysages. Elle renvoie à l'expérience du quotidien et devrait être mobilisable pour l'action.
Observer les pratiques et les dispositifs d'observation conduit à l'élaboration de propositions méthodologiques et à la mise en œuvre de nouvelles approches sur la base d'expériences où se croisent chercheurs, praticiens et acteurs. Il s'agit notamment de mettre en place des dispositifs qui prennent en compte les représentations socioculturelles et soient des outils pour l'action. Ces dispositifs d'observation doivent susciter le débat social sur les évolutions paysagères et permettre une politique et des actions, cohérentes et concertées, prenant en compte les sens et les valeurs pluriels que les populations projettent sur les paysages (Laurence Le Dû-Blayo et Caroline Guittet). L'implication des scolaires est une nouvelle piste en cours de déploiement. Son intérêt est d'amener des enfants à voir les paysages de leur quotidien, à les questionner et à comprendre, sur ces bases, leur environnement et leur cadre de vie. Ils pourront ainsi en saisir toutes les mobilités et avoir prise sur leurs évolutions futures. Cette démarche permet également de développer des compétences liées à l'autonomie et à la citoyenneté par la mise en œuvre de processus pédagogiques participatifs où les élèves ont l'occasion d'argumenter, d'être à l'écoute et de coopérer (Christine Vergnolle Mainar, Marie-Pierre Julien, Jean-Yves Léna, Anne Calvet, Raphaël Chalmeau). D'autres expériences innovantes sont en cours. Elles proposent de réévaluer les dispositifs fondés sur la seule photographie, en mettant l'activité artistique au cœur des réflexions territoriales (Frédérique Mocquet) ou en se tournant vers l'expérience sensible et la prise en compte des ressentis attribués aux lieux par les habitants (Théa Manola, Émeline Bailly, Hervé Duret).

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