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Des talus pleins les yeux

De l'invisibilité notoire et de la prospection des espaces d'accotements

Embankments in Plain Sight

Acknowledged Invisibility and the Exploration of Infrastructure Shoulders
21/01/2016

Résumé

La représentation du paysage, compte tenu de son échelle, pose toujours de redoutables problèmes. Ces difficultés s'accroissent dans le cas des franges urbaines en raison de leur caractère indéterminé, de la dilution de leurs limites et des imprécisions de leur statut territorial dans l'imaginaire spatial des sociétés. En se confrontant au cas des talus, accotements et délaissés d'infrastructures de l'Eurométropole Likoto (Lille/Kortrijk/Tournai), la recherche « En marge » s'est affrontée à une figure extrême de la frange urbaine, que sa ténuité et son déroulement linéaire infini rendent d'autant plus insaisissable. De fait, les talus, omniprésents dans la vision que la plupart d'entre nous pouvons avoir des territoires que nous traversons quotidiennement depuis les autoroutes et les voies ferrées, sont aussi ceux que nous regardons le moins, simples cadres verts dépourvus de valeur propre. Dès lors, comment représenter ces espaces voués à une invisibilité notoire ? Cet article décrit et tient le journal des problèmes auxquels deux modes de représentation adoptés par les chercheurs - la photographie et la cartographie - se sont heurtés. Il montre les biais par lesquels l'un comme l'autre, puis l'un avec l'autre et finalement l'un pour l'autre se sont efforcés d'inventer une manière efficace de montrer l'invisible, au risque d'une recherche qui assumerait d'inventer, par la visualisation, l'objet même de son enquête. Mais le statut prospectif qu'acquiert alors la visualisation de l'espace ne peut-il être considéré comme l'un des traits propres à une recherche en, voire de paysage ?
Because of its scale, the representation of the landscape always poses daunting problems. These problems are greater in the case of urban fringes due to their indeterminate nature, the dilution of their limits and the vagueness of their territorial status in the spatial perception of societies. By studying the case of the embankments, shoulders and abandoned infrastructures of the Likoto Eurometropolis (Lille/Kortijk/Tournai), this research on «marginal spaces» was confronted with an extreme feature of the urban fringe, the tenuousness and infinite linearity of which render it all the more elusive. As a result, embankments, ever present in the view most of us have of the places we travel through every day when using motorways or railways, are also the ones we take the least notice of since we perceive them simply as green spaces devoid of any intrinsic value. How can spaces which are destined to remain invisible be represented? This article describes and records the problems which confront two modes of representation adopted by researchers - photography and cartography. It shows the ways these techniques, separately, together, and finally in the service of one another, have been used to attempt to show the invisible effectively, with the risk of adopting an approach which might seek to invent, through the process of visualisation, the object of its investigation. Can the prospective status acquired by the visualisation of space be considered as one of the intrinsic aspects of an approach to envisioning the landscape?

Texte

Lors du colloque à Narbonne consacré aux franges urbaines, les auteurs du présent article ont présenté une communication à propos de la recherche « En marge1 » (2011-2015), à laquelle ils ont contribué, l'un en tant que paysagiste et directeur scientifique et l'autre en tant que photographe associée à l'équipe. Cette recherche s'intéresse aux talus et accotements qui bordent les grandes infrastructures de transport de l'Eurométropole Likoto (Lille/Kortrijk/Tournai) et aux franges urbaines, intercalées entre ces accotements et la lisière des territoires construits de la ville. Ces espaces sont saisis en tant qu'espaces publics potentiels dans le contexte de la métropolisation.

En considérant ces objets, la recherche « En marge » s'est affrontée d'emblée au problème de la visibilité et de la figurabilité de ces espaces. De fait, les talus, omniprésents dans la vision que la plupart d'entre nous pouvons avoir des territoires que nous traversons quotidiennement depuis les autoroutes et les voies ferrées, sont aussi ceux que nous regardons le moins, simples cadres verts dépourvus de valeur propre. Produits des aléas de la planification et d'une pensée essentiellement programmatique, ces constituants de la plupart des franges urbaines sont le plus souvent appréhendés comme espaces résiduels. Ils font pourtant l'objet d'appropriations sociales et culturelles multiples. Aussi bien visés par une demande de nature (la frange urbaine comme réservoir de biodiversité, comme refuge et comme connecteur biologique) que de cadre de vie (la frange urbaine comme espace de détente et de valorisation paysagère d'un quartier), ou plus simplement considérés dans leur marginalité comme des occasions d'échappées urbaines et de liberté de pratiques, ces espaces sont aussi le lieu d'une esthétique du désaffecté, paradoxalement peu à même de contribuer à les faire considérer comme espace potentiel d'aménagement. C'est tout le paradoxe des franges urbaines, et des accotements et talus en particulier, que de se présenter comme le creuset de projections multiples sans trouver les moyens d'être appréhendées comme espaces de projet. Cette recherche ambitionne de tester les conditions et les limites des appropriations et des projections possibles sur les espaces d'accotements infrastructurels, afin d'ouvrir des voies par lesquelles cette gigantesque trame éco-paysagère en formation pourrait être valorisée.

La première difficulté à laquelle une telle entreprise se heurte est donc la visualisation de son objet d'étude2. Les espaces d'accotement sont en effet d'une « invisibilité notoire », et cette invisibilité les empêcherait d'être considérés comme des espaces qualitatifs et disponibles pour la vie locale, c'est-à-dire des paysages3. « Invisibilité notoire » veut signifier deux choses. Premièrement, que les usagers des infrastructures de transport voient sans cesse des talus, sans les regarder. Le talus n'est pas considéré comme un paysage mais plus souvent comme ce qui le cache ou le cadre. Le talus c'est, depuis la route, le train ou le bateau, ce qui est avant ou devant le paysage ; l'avant-scène ou le rideau. Permettre ce regard, le construire, représente donc pour nous un enjeu important. Deuxièmement, cette invisibilité étant « notoire », on dit ici aussi que dès lors qu'on s'attache à regarder les talus, on ne voit plus qu'eux. Partout. C'est alors à une autre sorte d'invisibilité que l'on a à faire, et que nous allons tenter ici de spécifier. Cet article décrit et tient le journal des problèmes auxquels deux modes de représentation adoptés par les chercheurs - la photographie et la cartographie - se sont heurtés. Il montre les biais par lesquels l'un comme l'autre, puis l'un avec l'autre et finalement l'un pour l'autre se sont efforcés d'inventer une manière efficace de montrer l'invisible, au risque d'une recherche qui assumerait d'inventer, par la visualisation, l'objet même de son enquête. Le statut prospectif qu'acquiert alors la visualisation de l'espace est considéré comme l'un des traits propres à une recherche en, voire de paysage.
On voit donc que la scientificité de l'article repose exclusivement sur son statut de témoignage, lequel est forcément basé sur une reconstruction du déroulé des événements qu'il décrit. Cette reconstruction raisonnée ne prétend donc pas à l'objectivité, mais à l'objectivation de la démarche de recherche menée. Elle résulte d'une posture méthodologique assumée qui a d'ailleurs suscité un fort dissensus entre les membres du conseil scientifique devant statuer sur son financement au titre du Programme interdisciplinaire de recherche ville et environnnement (Pirve) : l'indétermination des missions et des attendus affectés à chaque discipline assemblée dans l'équipe de recherche. L'intuition initale de la recherche était que toutes ces disciplines partagent sur ces accotements un terrain et des problématiques et que leur collaboration soit nécessaire mais pose d'emblée de lourdes difficultés méthodologiques. Le conseil scientifique y a finalement reconnu une expression de la « pluridisciplinarité radicale » revendiquée par le Pirve. Le lecteur jugera ici sur pièce des effets de l'une de ces collaborations entre un paysagiste cartographe et une photographe philosophe.

Apercevoir et extrapoler

Dans le cadre de la recherche « En marge, trois séries de prises de vue et trois ensembles cartographiques ont été réalisés. Chacune de ces campagnes voulait répondre aux problèmes soulevés par la précédente, et nous les présenterons donc dans leur succession chronologique pour rendre compte du chemin de pensée auquel cette recherche de visualisation nous a conduits.

Une première série de prises de vue photographiques et vidéographiques est réalisée en 2011. Ici, le photographique est au service du cartographique car les prises de vue servent à établir une cartographie des structures plantées et des modelés des accotements. Elles font partie des outils de relevé et offrent des informations non disponibles sur les cartes existantes ou les photographies aériennes. Les prises de vue sont réalisées, depuis le train ou la voiture pour les infrastructures ferroviaires et autoroutières, et depuis les berges pour les voies fluviales ; soit en capture continue par vidéo, soit en photographie en reportant systématiquement le point de vue au point de fuite de l'image précédente. 650 km d'infrastructures sont ainsi documentés, qui servent la représentation cartographique de 1300 km de linéaire d'accotement. Cette manière de procéder inscrit d'emblée la production cartographique d'« En marge » dans un mouvement dialectique entre deux échelles, deux modes de vision et d'écriture du paysage. Les premières cartes produites sont constituées sur la base d'un croisement entre les données fournies par les cartes et les photographies aériennes, et celles obtenues par les prises de vue terriennes. Les cartes ainsi produites conditionnent une lecture et une écriture panoptiques du territoire fortement structuré par les formes linéaires (grandes infrastructures) et les distinctions typologiques (bâtis, végétation, voiries, etc.). Les photographies, parcellaires, autorisent une lecture et une écriture cartographique plus spécifiantes des espaces parcourus. Elles permettent le relevé et l'écriture cartographique des différentes structures de plantation. Le croisement des deux sources construit une représentation cartographique qui figure l'objet d'étude à la fois comme un ensemble de lieux formellement spécifiques, et comme un tout coordonné.

Exemple de carte réalisée à partir des vues aériennes et des photographies prises selon la logique du story-board afin de reconstituer la continuité des accotements dans leur composante topographique et végétale.

Or, ce croisement de deux modes de vision et d'écriture incarne dans la visualisation la méthodologie adoptée par toute la recherche : apercevoir et extrapoler. L'immensité des territoires considérés contraint en effet à développer une double stratégie d'enquête qui consiste dans d'innombrables allers-retours entre aller-voir et figurer. L'aperçu consiste à concentrer les campagnes d'échantillonnage et d'exploration physique sur quelques terrains jugés représentatifs d'une typologie idéalement exhaustive, dont l'établissement a fait l'objet de la première phase de la recherche. L'extrapolation consiste, à partir de ces aperçus, à généraliser les données qui en sont issues à des linéaires entiers. Dès lors, si la carte d'ensemble constitue l'objet d'étude comme un tout cohérent, elle le rend aussi très précaire car le petit et le proche, qui informent le tout, deviennent un simple aperçu insignifiant et fortement instable en raison de sa soumission aux dynamiques biologiques, trophiques et sociales. Comment dépasser cette difficulté ? 

Compiler et Sédimenter

En raison de cette précarité, ces premières cartes n'ont pas été jugées capables de représenter efficacement l'objet de la recherche. Elles n'ont donc été utilisées que pour l'identification de séquences, de situations typologiques présentant une forme de récurrence, au sein desquelles il a été possible de repérer des tronçons sur lesquels concentrer l'exploration physique, les campagnes d'échantillonnage faunistique, pédologique et floristique, ainsi qu'une deuxième campagne de prises de vue, en commençant par trois « sites pilotes ». Cette seconde série de photographies, réalisée en février 2012 à titre expérimental et pour tester les méthodes de relevé, a privilégié des vues prises depuis les talus, à pied, et non plus depuis les infrastructures. Cet ensemble photographique est considéré comme une production « artistique », c'est-à-dire autonome et détachée de toute visée cartographique. L'iconographie constituée est matérialiste. Elle met en avant les textures paysagères plus que les structures spatiales. Elle tend à figurer le plus souvent un espace dense, peu praticable et disponible - donc peu appropriable - qui relève plus clairement de problématiques de gestion que d'aménagement. Le regard est globalement dépendant d'une esthétique dite du « sauvage » ou du « spontané » qui tend à présenter les lieux photographiés comme des « espaces refuges », dédiés à des usages exclusivement marginaux, plutôt que comme des lieux publics. Cet ensemble iconographique représente en cela un imaginaire de marge, socialement pré-existant, et relativement indépendant des espaces d'accotements infrastructurels.

Extraits du reportage réalisé en février 2012. Cette figuration illustre le terme de « talus » sans rien montrer de la logique de la structure ni du potentiel des espaces d'accotement. La photographie fait ici moins valoir les qualités de son modèle que sa propre puissance à l'esthétiser. Nous dirons qu'elle « arcadise » plus qu'elle n'artialise les talus, en cela qu'elle renvoie à un environnement foncièrement donné, que l'on n'a pas à produire ni à modifier.

Cette production photographique semble donc contredire les velléités opérationnelles de la recherche, en ce qu'elle ne contribue pas à « mettre en paysage » les talus. Dès lors, la production cartographique se trouve seule investie de cette visée. Une deuxième série de productions cartographiques va donc s'y atteler selon une logique de compilation et de sédimentation des faits rapportés, notamment par la photographie. Il s'agit de traduire l'ensemble des données récoltées, si hétérogènes soient-elles - photographies, échantillonnages pédologiques, mesures de l'avifaune, entretiens avec des riverains ou des gestionnaires, etc. L'écriture cartographique travaille dorénavant à l'intégration des données, suivant l'hypothèse implicite que tout ce qui se passe sur, et se dit à propos des talus et des plaines urbaines intéresse la recherche ; qu'elle participe en cela nécessairement d'une dynamique d'appropriation publique et biologique accrue de ces lieux. À ce titre, qu'une photographe passe par là et fasse telle ou telle photo a la même valeur, relative mais décisive, que le fait qu'un renard ait ici son terrier, qu'une cabane ait été construite là, un banc là-bas. Ces « faits » sont « enregistrés » par la carte, sans que la recherche ne prétende les expliquer ou les généraliser. La logique intégrative à l'œuvre est d'une efficacité redoutable puisqu'elle exclut toute possibilité de contradiction, le sens général de la dynamique observée étant amendé, précisé, corrigé, au gré de l'arrivée des données factuelles que sont tel indice d'usage observé ici, tel projet urbain identifié là, telle déclaration d'intention entendue ailleurs. Le caractère paysager et public de l'objet d'étude se constitue ainsi par addition d'aperçus et via des modes d'encodage, qui permettent d'articuler ou de « phraser » ces données. Ce qui se présente alors comme un travail graphique de clarification et de lisibilité relève en fait de l'écriture cartographique d'un commentaire qui va transformer les faits en valeurs.


Extrait d'un descriptif de l'une des plaines urbaines échantillonnées. En haut, carte indiquant les parcours et lieux d'échantillonnage des différents chercheurs de l'équipe : le simple fait de relever les mouvements et implantations des chercheurs induit un choix d'échelle, et donc un cadrage, qui a pour effet de circonscrire un lieu et de passer d'une approche diluée dans la considération exclusive des linéaires d'accotement à une approche attachée à des surfaces plus composées, plus tangibles. L'objet de la recherche passe du talus à la plaine. En bas, carte des usages relevés sur la même plaine urbaine. La carte ne vaut que comme mode d'addition de faits relevés de manière autonome par la photographie. Mais ce faisant, elle contribue à fonder la plaine urbaine en tant qu'espace public de fait.

(Méta)projeter

Ainsi, les productions photographiques et cartographiques, bien que travaillant apparemment dos-à-dos - l'une reposant sur une valorisation du déjà-là qui éloigne des velléités projectuelles, la seconde faisant au contraire de ce déjà-là le signe même d'une dynamique de projet - aboutissent au même résultat : la fabrication d'un paysage par sa représentation ; représentation qui se constitue sans volonté projectuelle. Cette fabrication va de pair avec un effacement des sujets et des subjectivités producteurs du discours visuel au bénéfice d'une transcendance constituée dans l'accumulation de données éparses et hétérogènes. Un renversement s'opère. C'est moins finalement l'extrapolation - procédé a priori le plus spéculatif - qui entraîne la prospective, que ce qui était censé prémunir la recherche contre toute position doctrinale : les relevés, le travail de terrain, les photographies, qui, peu à peu, canonisent l'aléatoire et le provisoire, et offrent une autorité exclusive au détail comme preuve. De ce point de vue, la photographie constitue un élément essentiel de l'activité de projet portée par « En marge ». On peut en effet interpréter ce renversement méthodologique comme l'effet ou l'influence de la photographie sur la recherche. Plus que de la performativité des images elles-mêmes, il s'agit de considérer la photographie comme une weltanschauung (« une vision du monde ») spécifique, qui collabore à une manière « passive » de faire projet, ou plutôt « métaprojet4 ». Les faits enregistrés et décrits par le discours métaprojectuel ne sont pas reconstruits, ils sont « seulement » articulés entre eux. Cette articulation renvoie cependant à une « performativité » projectuelle de la carte. 

Ce tournant métaprojectuel de la recherche a conduit les dispositifs de visualisation à se repositionner de nouveau. Significativement, le terme de « plaine urbaine » est largement venu remplacer celui de « marge » pour qualifier l'objet d'étude. Les plaines urbaines sont définies comme les étendues comprises entre les infrastructures et la lisière urbanisée. Ainsi considéré, le talus n'est plus perçu comme cadre ou feston de l'infrastructure mais plutôt comme un seuil ou une marche permettant l'accès à des dégagements, à des étendues ouvertes dans le tissu urbain. Le terme de « plaine » offre une ampleur, une largeur et une profondeur propres aux espaces d'accotement et clôt les longues discussions au sein de l'équipe de recherche sur la nature exacte des limites et la forme de l'objet d'étude (le talus ? l'accotement ? le délaissé ? l'espace ouvert ?). C'est cet espace de distanciation entre ville et infrastructure qu'il s'agit à présent de réussir à montrer. Les chercheurs disposent désormais d'espaces aux dimensions circonscrites, appréhendables, non plus indéfinies comme l'était le continuum des talus. Du point de vue cartographique, ce retour à une échelle plus préhensible a stimulé une ultime série de productions. Chaque plaine a fait l'objet d'un dessin en vue aérienne, mode de visualisation canonique du paysage. Ces cartes constituent cependant une version singulière de ce topique. La figuration y est en effet entièrement tournée vers la description, non pas des espaces dans leurs justes proportions et dimensions, mais des indices d'usages qui ont pu être relevés sur place, notamment par la photographie. L'exactitude scalaire est abandonnée au profit d'une figuration simultanée de l'ensemble des chemins sauvages, escaliers de fortune, grillages ouverts et clairières habitées qui ont été identifiés comme autant de « preuves » de l'existence de la plaine urbaine. Le travail photographique, de son côté, n'est plus tenu de figurer le sujet théorique « talus », figuration qui le tenait dans l'ornière du symbolisme. Il s'agit à présent de re-présenter, non plus un espace générique, mais des espaces réels, situés, constitués et structurés de façon singulière. Ces espaces sont vastes mais ils ne sont pas vagues. Ils ne dépendent plus d'un imaginaire, c'est-à-dire d'une image déjà faite. La photographe y a trouvé, en plus d'un nouvel objet, un nouveau cadre d'enquête : serait-il possible de figurer, à travers les espaces de plaines urbaines, le discours qui est dorénavant produit à partir d'eux. Autrement dit, le « métaprojet » est-il photographiable ?


Cartographier la plaine urbaine en tant que « métaprojet » : en haut, vue aérienne d'une plaine urbaine, en bas, détail de la carte récapitulative de la recherche.

Photographier le talus comme élément structurant des plaines urbaines.

Prospecter

On devine ici que la difficulté à figurer les espaces de marge ne repose plus uniquement, comme nous l'avions affirmé en introduction, sur le défi que représente leur échelle, mais dans l'intime confusion qu'elle installe au cœur de la recherche entre activité d'analyse, activité de représentation et activité de conception5. Cette confusion questionne la scientificité d'une telle démarche. Cette (méta)projection du paysage relève-t-elle du champ de la recherche ? Ne serait-il pas plus honnête de l'assumer comme une démarche de projet ? Produire, user, manipuler des images photographiques et/ou photo-cartographiques dans le cadre d'un travail de projet n'apparaît pas comme un problème en soi. Que cet apparat visuel ne soit ni plus ni moins « objectif » que le discours qu'il sert et le dessein qu'il poursuit, nous le savons, même si nous l'oublions parfois, et plus souvent encore à propos de la photographie. Qu'un projet paysager s'accompagne de photographies et de cartes est devenu une évidence, une habitude, un tic. Les années 1950 ont marqué un tournant dans l'essor du photographique dans l'activité de projet6. Les œuvres de Kevin Lynch, Robert Venturi et Denise Scot Brown jouent un rôle essentiel dans ce tournant, tout comme Ian McHarg, qui opère la même évolution pour l'image cartographique7. Décrite désormais comme une photographie satellitaire dont l'empilement des données permet de déterminer le projet latent, la carte devient une photographie aérienne, ce que Google Earth a définitivement confirmé et les SIG mis en œuvre. La photographie bénéficie d'un crédit d'objectivité toujours très tenace, malgré la conscience floue d'une plasticité aujourd'hui accrue par sa condition numérique. Ce crédit d'objectivité, la production cartographique contemporaine - largement basée sur la photographie aérienne - en bénéficie également. Si l'activité de projet peut passer outre ce « crédit », l'activité de recherche impose a priori un cadre critique plus rigoureux, qui chercherait à cerner et à dire les limites de cette « objectivité » supposée. La plupart des recherches en paysage constituent ce cadre critique en s'attachant à une iconographie produite par d'autres et en la considérant comme objet d'étude. La spécificité, la difficulté (et peut-être l'erreur) de la recherche « En marge » est d'avoir tenté de produire cette iconographie, non en tant qu'objet d'étude mais en tant qu'outil de la recherche. Car dans le contexte qui est le nôtre d'une recherche appliquée, le cadre critique se complique. Le discours visuel, comme son commentaire, se trouve littéralement dis-trait - tiré dans deux directions opposées - entre un discours critique réflexif et une performativité à même de soutenir la portée prospective (ou appliquée) de la recherche.

Conclusion

Inscrire cette production visuelle dans un cadre de recherche aura consisté essentiellement en ceci  : ne pas prédire le rôle ni la place des images en amont de leur production, puis en parler. La place offerte (radicalement offerte, ce qui est rare) à la photographie dans le cadre de cette recherche aura justement permis à cette dernière de se chercher une place, d'en changer, de ne pas en trouver. C'est finalement ce flottement, cette difficulté à savoir ce que la photographie fait là, où et comment elle doit être associée ou dissociée du propos général qui signale sa situation de recherche. Ce flottement, cette difficulté sont partagés par la cartographie. La variation des données assemblées nous a finalement conduits à renoncer à parvenir à une figure stable, la « trame écopaysagère » décrite comme pouvant sans cesse changer de structure selon qu'on y fait jouer telle couche d'information plutôt que telle autre, comme cela se passe dans un système d'information géographique, et sans qu'il soit possible de hiérarchiser ces données les unes par rapport aux autres. Ni l'une ni l'autre des productions n'aura été considérée comme un outil dont nous aurions su d'avance nous servir et à quelle fin. Ce flottement, cette recherche par les images auront été accompagnés d'un certain nombre de textes qui en retracent l'histoire ; celui-ci entre autres. Cette production réflexive a pour but de permettre au lecteur de la recherche une critique active des images, de leur mode de production, et de leur capacité à « faire paysage ». Car, effectivement, le paysage des accotements infrastructurels ne préexiste pas à la recherche. Ce qui lui préexiste ce sont des situations sociospatiales, pas un paysage. « En marge » est une recherche qui, en questionnant un paysage, l'invente au sens exact du terme inventer (invenire, trouver) en tentant de le figurer. Une telle recherche n'est pas projectuelle (projeter, pro-jiceren, jeter en avant) ou programmatique (pro-gramma, écrire à l'avance). Par la fonction éminente qu'elle confère au visuel, elle est prospective (pro-specere, voir en avant). Pro-jeter et pro-grammer sont deux manières d'inscrire depuis le présent quelque chose dans le futur. Prospecter est une manière de plisser les yeux pour voir quelque chose venir depuis le futur. C'est précisément ici, tenter de pré-voir un paysage, de le saisir dans son esquisse, puis d'en grossir les traits comme on développait les grains d'un négatif, afin qu'une impression latente devienne une image visible.

Mots-clés

Cartographie, photographie, épistémologie, talus, infrastructures de transport
Cartography, photography, epistemology, embankments, transport infrastructures

Bibliographie

Besse, J.-M., « Cartographier, construire, inventer. Notes pour une épistémologie de la démarche de projet », Les Carnets du paysage, n° 7, Arles/Versailles, Actes Sud/École nationale supérieure du paysage, 2000.

Corboz, A., « La description, entre lecture et écriture », dans Corboz, A., Le Territoire comme palimpseste et autres essais, Paris/Besançon, Les éditions de l'Imprimeur, 2001.

Delbaere, D., « Ce projet qu'est la recherche ; esquisse d'une herméneutique du (méta)projet d'aménagement », mémoire d'habilitation à diriger des recherches, université de Lille, janvier 2014.

Delbaere, D. (dir.), « En marge. Paysage et biodiversité des accotements infrastructurels de l'Eurométropole Lille-Kortrijk-Tournai », rapport de synthèse, ministère de l'Écologie, région Nord-Pas-de-Calais, conseil départemental du Nord et Métropole européenne de Lille, novembre 2015.

Ehrmann, S.,« Depuis que nous sommes un dialogue », Cahiers thématiques. Paysage versus Architecture  : (in)distinction et  (in)discipline, n° 13, Paris, Éditions de la Maison des sciences de l'homme et de la société, 2013.

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Pousin, F. (dir.), « Saisir le paysage urbain, du rôle des publications, figurations architecturales, des pratiques photographiques et cinématographiques dans les décennies 1960-1970, rapport de recherche dans le cadre du programme « Art, architecture, paysage », ministère de la Culture et de la Communication, septembre 2007.

Söderström, O., Des images pour agir. Le visuel en urbanisme, Lausanne, Payot, 2000.

Venturi, R., Scott Brown, D., Izenour, S., The Learning from Las Vegas, Cambridge, MIT Press, 1972.

Auteur

Denis Delbaere et Sabine Ehrmann

Denis Delbaere est paysagiste, il mène une triple activité de maître d'œuvre (L'interlieu, Lille), d'enseignant (professeur « Ville et Territoire » à l'Ensap de Lille) et de chercheur (Lacth, domaine « Territoires et situations métropolitaines »). Ses recherches sur les productions urbaines issues du plan national d'aménagement du territoire (1950) montrent l'émergence de formes nouvelles de paysage en réponse aux problèmes environnementaux et sociétaux qui se posent à la ville contemporaine.
Courriel : denis.delbaere@linterlieu.fr

Sabine Ehrmann est photographe indépendante, docteure en esthétique, enseignante et chercheuse en paysage (Ensap de Lille, Lacth, domaine « Conception et approche de la complexité »). L'ensemble de ses recherches et travaux critiques s'intéresse aux techniques, appareils et dispositifs de représentation et de médiation du paysage, particulièrement à leurs incidences cognitives, politiques et sociales.
Courriel : s-ehrmann@lille.archi.fr

Pour référencer cet article

Denis Delbaere et Sabine Ehrmann
Des talus pleins les yeux
publié dans Projets de paysage le 21/01/2016

URL : http://www.projetsdepaysage.fr/fr/des_talus_pleins_les_yeux

  1. Recherche financée par le ministère de l'Ecologie (programme PIRVE), la région Nord-Pas-de-Calais, la communauté urbaine de Lille et le conseil départemental du Nord. Direction scientifique : Denis Delbaere (Lacth). Équipe de recherche pluridisciplinaire et transfrontalière : Denis Delbaere, paysagiste (Lacth), Sabine Ehrmann, photographe (Lacth), Benoît Toussaint et Jean-Claude Bruneel, botanistes (CBNB), Bruno Notteboom, urbaniste (Labo S), Alain Leprêtre, écologue, Francis Douay, pédologue (LGCgE), Cedric Vanappelghem, enthomologiste, et Vincent Damoy, sigiste (CENNPDC).
  2. Visualisation signifie ici à la fois montrer quelque chose d'existant et créer l'image de quelque chose - en l'occurrence un paysage - qui n'est pas déjà sensible.
  3. Nous renvoyons ici aux nombreux travaux menés autour de la dimension figurale du paysage, telle qu'analysée par une épistémologie du paysage sous la conduite notamment de Jean-Marc Besse et de Frédéric Pousin.
  4. Ce terme a été placé au cœur de la soutenance d'HDR de Denis Delbaere, « Ce projet qu'est la recherche ; esquisse d'une herméneutique du (méta)projet d'aménagement », université de Lille, janvier 2014.
  5. Ces deux aspects, grande échelle et confusion entre analyse et projet, sont cependant difficilement sécables. Lorsqu'une première génération de paysagistes s'est confrontée de manière inédite à ces échelles spatiales (années 1960/1970), elle avait inventé des démarches de visualisation telles que l'analyse inventive, le transect, les dérives, les cartes sensibles. Malgré les tentatives du paysagiste Bernard Lassus et du et du Centre national d'étude et de recherche du paysage (1972-1978), ces outils n'ont pas été validés par la recherche académique car peu justiciables d'une objectivation méthodologique. « En marge » s'inscrit à sa manière dans cette histoire.
  6. Comme l'a bien montré l'équipe dirigée par Frédéric Pousin dans « Saisir le paysage urbain, du rôle des publications, figurations architecturales, des pratiques photographiques et cinématographiques dans les décennies 1960-1970 », rapport de recherche dans le cadre du programme « Art, architecture, paysage » du ministère de la Culture et de la Communication,  septembre 2007.
  7. Lynch K., 1960 ; Venturi R., Scott Brown D., Izenour S.,, 1977 ; McHarg, 1980.