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De la patrimonialisation du castor d'Europe à la protection d'un paysage

The «heritagisation» of the European beaver and the preservation of the landscape

04/02/2015

Résumé

Cet article entend inscrire dans une perspective à la fois diachronique et synchronique la protection du castor dans les années 1900. En France, le mouvement naturaliste est porteur de cette demande de protection d'un animal au bord de l'extinction qui se fonde sur une mutation des conceptions savantes mais aussi, en lien avec la protection des paysages, sur la notion de patrimoine naturel. Tout au long du XXe siècle, le castor recolonise naturellement et par des réintroductions de nombreux cours d'eau de France et d'Europe, façonnant ainsi à nouveau un certain paysage.
This article is intended to present a perspective which is at the same time diachronic and synchronic of the protection of the beaver in the 1990s. In France, the naturalist movement is one which promotes the preservation of an animal on the verge of extinction based on changing scientific notions but also, in the case of the landscape, on the notion of a natural heritage. During the whole of the 20th century the beaver, either naturally or through its re-introduction, re-colonised many waterways in France and Europe, thus creating once again a certain type of landscape.

Texte

La patrimonialisation des paysages à la charnière des XIXe et XXe siècles, avec des valeurs esthétiques et nationales, a fait l'objet d'ouvrages importants comme celui de Piccioni (2014) ou de Walter (2004). La loi française de 1906 organisant la protection des sites et des monuments naturels de caractère artistique est souvent considérée comme une des premières lois de protection de la nature en France car elle permet de protéger des espaces regardés alors comme naturels. Or cette loi est indéniablement le produit d'une vision esthétisante, sentimentale et nationale de la nature et de paysages, pourtant largement anthropisés (Pour mémoire, 2011). En en faisant un héritage commun à transmettre inchangé aux descendants, certains contemporains plaident alors pour la mise en œuvre de mesures de protection.
Mais cette logique de patrimonialisation, majeure et qui permet en protégeant le paysage de conserver ce qu'il contient, est-elle la seule à l'œuvre dans le mouvement de protection de la nature et de l'environnement ? Le paysage est-il la seule « nature » investie de qualités patrimoniales ? À la même époque, on observe chez les naturalistes un lent cheminement d'une conception utilitariste de la nature vers sa protection écologique intégrale, un passage d'une nature considérée comme un objet à une nature qui devient « patrimoine de l'humanité », à conserver pour les « générations à venir » (Luglia, 2012a). Comment se réalise cette patrimonialisation ? Quels sont ses liens avec le courant de protection des paysages ? Par cette patrimonialisation de certaines espèces menacées, assiste-t-on à la protection subséquente de leur habitat, renversant ainsi la perspective initiale ?
De nombreux exemples existent où une espèce a pu servir de « parapluie » à un écosystème. Il en est ainsi du fameux scarabée pique-prune (Osmoderma eremita) qui a arrêté les travaux de l'A28 entre 1996 et 2002 et protégé un bocage ancien. L'arrêté de protection du macareux moine (Fratercula arctica) pris le 28 août 1912 par le préfet des Côtes-du-Nord sur les instances de savants naturalistes place de la même façon l'archipel des Sept-Îles hors des activités humaines (Luglia, 2012b). Autre exemple, une des origines du parc national italien du Gran Paradiso créé en 1922 (réserve en 1856) mais aussi du parc national de la Vanoise (1963) tient dans le souhait de préserver le bouquetin (Capra ibex) (Mauz, 2012).
Le cas du castor est celui qui illustre le mieux ce changement fondamental, précoce mais progressif, dans le paradigme utilitariste. Parfois appelé « bièvre », plus gros rongeur d'Europe, inféodé aux cours d'eau et à leurs ripisylves, parfaitement adapté aux milieux aquatiques continentaux (Erôme, 1982), le castor (Castor fiber) est un animal sauvage qui est passé très près de l'extinction en France et en Europe à la fin du XIXe siècle. Comme l'homme, il est une des rares espèces à adapter son environnement à ses besoins écologiques. Très justement qualifié « d'ingénieur des écosystèmes » (Richier et Sarat, 2011), le castor agit ainsi sur les paysages des cours d'eau. Exclusivement végétarien, le castor vit en famille et affectionne les formations boisées rivulaires de saules et de peupliers (salicacées) qu'il recèpe très régulièrement, contribuant de façon déterminante à entretenir une mosaïque de milieux. Or, après une longue période de destruction, cet animal connaît au début du XXe siècle une patrimonialisation et celle-ci ne se dément pas jusqu'à nos jours. Protégé, réintroduit, le castor ne cesse de recoloniser les cours d'eau français, redonnant ainsi vie au patrimoine toponymique : le Beuvron (Loir-et-Cher) reprend sens. Mieux, le castor est devenu un marqueur de naturalité, bénéficie d'une image très positive dans l'opinion (« Père Castor », « Castors juniors ») et est considéré comme une espèce-parapluie ou clé de voûte.
Ainsi, par le castor, la problématique du paysage comme « enveloppe » patrimoniale peut être inversée : une fois patrimonialisé, le castor ne permet-il pas, par son action individuelle et quotidienne, et par la protection dont il bénéficie, de restaurer et de maintenir un écosystème spécifique et partant un certain paysage des cours d'eau ? À quel moment historique et dans quelle mesure le castor a-t-il été identifié comme un patrimoine et protégé ? Quels sont les impacts de cet animal, de sa présence, de son retour, sur les paysages fluviaux et particulièrement les rives et les îles ?
Ces problématiques seront envisagées dans une perspective chronologique mais aussi thématique articulée en deux temps : la patrimonialisation du castor, qui permet sa protection sur le modèle de celle des paysages ; sa recolonisation, qui réactive son rôle de modeleur des paysages rivulaires. Les sources historiques mobilisées, parfois très contemporaines, sont variées mais essentiellement imprimées et issues du milieu naturaliste : articles savants, récits, écrits techniciens et militants. La presse et la littérature sont aussi utilisées, ainsi que des témoignages d'acteurs. Nous insisterons ici sur le cas français même si les dynamiques observées sont largement européennes, avec des décalages temporels modérés (Luglia, 2013b).

La patrimonialisation du castor en lien avec la protection des paysages

Depuis le XIIe siècle, le castor d'Europe a connu une lente mais continue régression qui l'a fait disparaître de nombreux bassins fluviaux. Il ne reste alors en 1900 que de rares populations fragmentées, réduites au mieux à quelques centaines d'individus (Véron, 1992). En France, seules quelques dizaines de castors survivent en basse vallée du Rhône.

Un castor conduit au bord de l'extinction par l'homme

Les raisons de ce déclin tiennent à la domination sans partage d'une idéologie utilitariste qui postule que les espèces et les milieux n'ont de valeur que dans leur utilité directe et immédiate à l'homme, qui se trouve ainsi placé au centre du monde (Luglia, 2012a). Le castor est « utile » par sa fourrure (Delort, 1978 et 1986 ; Allaire, 1999), sa chair (Dupérat, 2009, p. 16 ; Mingaud, 1907b ; Cabard, 2009, p. 150-151), son castoréum (sécrétion odorante issue d'une glande anale qui lui sert à délimiter son territoire et à imperméabiliser son pelage mais qui est utilisée en médecine et en parfumerie). L'« utilité » du castor n'entraîne donc pas sa protection mais bien sa destruction, car il est utile à l'homme une fois mort, contrairement aux animaux considérés comme des auxiliaires de l'agriculture, dont par exemple les oiseaux insectivores qui bénéficient de la première convention internationale de protection d'espèces sauvages en 1902 (Luglia, 2013a).
Simultanément, mais le paradoxe n'est qu'apparent, les hommes considèrent le castor comme « nuisible », pour trois raisons qui tiennent à son éthologie (Cointat, 1949). Il creuse des terriers dans les rives et est accusé de les fragiliser. Ainsi, de 1885 à 1891, le Syndicat des digues du Rhône de Beaucaire à la mer l'accuse de « percer les digues » et alloue, sur ce motif, une prime de 15 francs par castor tué. 33 castors sont primés entre 1885 et le 30 juin 1889, date à laquelle Valéry Mayet et M. Mortz obtiennent l'arrêt de cette mesure (Mingaud, 1894, p. 44-45). Autre « défaut », le castor abat des arbres, parfois de fort diamètre, au bord de l'eau pour ses constructions mais aussi pour en consommer les feuilles et l'écorce. Riverains, agriculteurs et arboriculteurs ne manquent pas de s'en plaindre. Il réalise enfin des barrages sur des cours d'eau, inondant parfois des cultures. Modifiant ainsi son environnement pour l'adapter à ses besoins, le castor est le sujet de débats savants sur la part de l'intelligence et celle de l'instinct dans ses réalisations (Richard, 1980, p. 37-41 et 105).

Castor d'Europe, Der Biber (anonyme, 1858, p. 631).

La conclusion est simple : le castor entrave les activités humaines ; il est nuisible et donc destructible à merci par tous les moyens, autorisés ou non. Au XIXe siècle, par sa raréfaction, le castor d'Europe est devenu économiquement insignifiant : son utilité ne pèse plus guère face à une nuisibilité que nul ne conteste. Or, alors que cette dynamique multiséculaire semble le conduire inéluctablement vers le destin tragique du dodo (Raphus cucullatus), l'espèce « castor d'Europe » va survivre : autour de 1900, la dynamique de déclin s'inverse en un puissant mouvement d'expansion spatiale et de renouveau des populations. En effet, en 1889, Valéry Mayet, déjà cité, prend sa défense et obtient en 1891, avec le soutien du congrès international de Zoologie, l'arrêt de la prime à la destruction du castor en Camargue (Blanchard, 1890, p. 12 et 58). Mais c'est l'action de Galien Mingaud, son élève, qui va se révéler déterminante : il sensibilise dès 1894 des sociétés savantes nationales (Société d'acclimatation et Société zoologique de France notamment), fait adopter par la section de zoologie du congrès des Sociétés savantes, qui se réunit à Montpellier en 1907, un vœu demandant l'interdiction de la capture du castor (Mingaud, 1907a, p. 159-162) et obtient enfin en 1909 des préfets du Gard, du Vaucluse et des Bouches-du-Rhône des arrêtés interdisant la capture du castor en tous lieux et en tous temps (Mingaud, 1909). Le préfet de la Drôme, Charles Vatrin, fait de même en 1922 et est aussitôt récompensé par la médaille d'argent de la Société d'acclimatation pour sa « protection efficace au castor du Rhône, une espèce en voie de disparition ».
Pourtant, tous reconnaissent alors la « nuisibilité » du castor et c'est là que réside tout l'intérêt pour l'historien. En effet, envisager et mettre en œuvre une protection pour cet animal implique pour les contemporains de dépasser le paradigme dominant qui hiérarchise les espèces selon leur utilité/nuisibilité supposée pour l'homme. Quelles sont donc ces mutations dans la façon de considérer les animaux sauvages qui ont permis la sauvegarde du castor ?

Une nouvelle « utilité », préécologique, du castor

La première transformation provient du monde savant et se développe à partir du milieu du XIXe siècle. Elle consiste en la définition d'un « équilibre naturel », ce qui signifie que toutes les espèces sont utiles dans une nature qui ne s'organise plus uniquement autour de l'homme, souvent considéré d'ailleurs comme le perturbateur. Cette conception préécologique naît de débats très concrets sur le degré de nuisibilité de telle ou telle espèce, souvent appartenant à l'avifaune comme le pic vert (Picus viridis). Par des études précises, les naturalistes démontrent qu'il est impossible de se prononcer catégoriquement sur l'utilité ou la nuisibilité d'une espèce et que, bien souvent, son caractère nuisible trouve son origine dans un déséquilibre de nature anthropique (Luglia, 2012a). Finalement l'idée s'impose que « [...] les animaux n'agissent jamais que dans leur propre intérêt ; ils se soucient fort peu de nous rendre service et ne cherchent pas davantage à nous nuire ; ils n'ont pas été créés en vue de tel ou tel but à atteindre. Chaque espèce s'est fait sa place, et s'y tient dans le conflit universel des êtres. La nôtre agit de même. » (Perrier, 1921). Le castor bénéficie de cette évolution des concepts savants et perd, pour les naturalistes, sa nuisibilité, même s'ils ne contestent pas qu'il puisse occasionner des dégâts. Mieux, il redevient « utile » mais dans un sens différent de celui de « ressource pour l'homme ». En effet, il trouve à son tour une place dans un « équilibre naturel » que sa disparition perturberait profondément.
Concomitamment en effet, sa rareté et les menaces qui pèsent sur les dernières populations provoquent une prise de conscience du risque d'extinction. Ainsi Louis Magaud d'Aubusson (1895, p. 514, p. 516 et p. 519), ornithologue reconnu qui deviendra en 1912 le premier président de la Ligue pour la protection des oiseaux (LPO) (Luglia, 2012b), recommande de protéger les derniers castors « comme échantillons de la race et en souvenir des splendeurs évanouies [...] au moins à titre de curiosités zoologiques [...] au nom du sentiment esthétique des œuvres de la nature ».
À la fin du XIXe siècle, les naturalistes ont parfaitement conscience qu'une espèce peut s'éteindre par l'action de l'homme : ils connaissent l'exemple du dodo de l'île Maurice ; ils s'inquiètent pour l'avenir du bison américain (Bison bison) ; ils déplorent le sort du pigeon migrateur (Ectopistes migratorius) et d'autres oiseaux d'Amérique immortalisés par le pinceau de Jean-Jacques Audubon (Gourdin et Joveniaux, 2008). Le cas du grand pingouin (Pinguinus impennis), qui s'éteint en 1844, les interpelle particulièrement (Gourdin, 2008 ; Luglia, 2012a). Leur inquiétude clairement exprimée est que le castor puisse rejoindre cette cohorte de plus en plus longue d'espèces disparues, et avec lui les insectes qu'il héberge dans sa fourrure (Mingaud, 1907a). Les naturalistes locaux et nationaux, craignant ainsi l'extinction d'une espèce « française », lui confèrent des valeurs de nature patrimoniale, qui les conduisent à réclamer sa protection.

Une logique de patrimonialisation dans le droit fil de la protection des paysages

Galien Mingaud expose explicitement les motivations qui ont conduit à la protection du castor : « Par leur vote unanime, [les conseils généraux] ont répondu au désir de tous ceux qui voyaient avec peine disparaître de notre grand fleuve méridional et de notre faune un mammifère aussi intéressant qu'utile » (Mingaud, 1909). De nuisible, le castor est devenu « une richesse zoologique nationale » (Mingaud, 1907a, p. 160), un « patrimoine ».
L'idée de « patrimoine naturel » n'est pas apparue à propos du castor mais bien dans le mouvement pour la protection des paysages. En 1909, Maurice Loyer, secrétaire de la Société d'acclimatation, s'inscrit d'ailleurs expressément dans cette filiation en indiquant vouloir placer le castor « sous la sauvegarde de l'autorité publique au même titre que le sont certains sites pittoresques ou artistiques ainsi que les édifices classés comme monuments historiques ». Louis Magaud d'Aubusson, cité supra, évoquait également dès 1895 un « sentiment esthétique ». Vingt ans plus tard, le même lien peut être identifié avec la loi du 2 mai 1930 relative à la protection des monuments naturels : « À l'instar des sites et monuments historiques, elle sera œuvre pie, cette protection qui va sauver, faire prospérer le «vibré» de Provence, le castor rhodanien, notre «bièvre» de France. » (Cordier, 1932, p. 128.) Les protecteurs font ainsi eux-mêmes le parallèle entre la protection du castor et un courant de protection des paysages avec lequel les liens sont importants. Un exemple suffit à s'en convaincre : le 1er congrès international de Protection de la nature se tient à Paris en 1923 sous l'égide conjointe de la Société d'acclimatation (principal organisateur), de sa filiale la LPO et de la Société pour la protection des paysages de France. Il est sous-titré « Faune et flore. Sites et monuments naturels ». Raoul de Clermont en est le maître d'œuvre et personnifie les liaisons entre les différents courants. En effet, membre important des trois associations, artiste, agronome, ornithologue, il est à la fois un des moteurs de la protection des paysages en France (il collabore étroitement avec Charles Beauquier) et à l'international (Larabi et al., 2004), et un des tenants d'une protection des espèces sauvages (Luglia, 2012a). Durant ce congrès, Alexandrine Feuillée-Billot, membre de la Société d'acclimatation, secrétaire adjointe de la LPO, militante et lauréate de la Société protectrice des animaux (SPA), présente d'ailleurs une communication réclamant la protection du castor du Rhône (Luglia, 2013a).

Quelques jalons chronologiques de la protection des paysages et de celle du castor en France. © R. Luglia.

Néanmoins, le fait de passer de la protection d'un paysage à celle d'une espèce implique une mutation dans la façon d'agir car il faut protéger des individus et leurs lieux de vie, rarement remarquables au sens paysager du terme. Avec la sensibilisation des riverains et l'interdiction de la chasse, l'idée vient aux protecteurs de créer des réserves pour les castors. Ces dernières consisteraient à rendre acceptables les contraintes de la cohabitation en permettant un partage des usages des rives des cours d'eau : protection totale des castors dans la réserve ; destruction en dehors. Parfois même une clôture est envisagée : la réserve devient un parc animalier de conservation d'une espèce dite « sauvage ». Le modèle fondé par la réserve ornithologique des Sept-Îles créée en 1912 (Luglia, 2012a) joue à plein : celui d'une réserve intégrale, c'est-à-dire de la mise hors des activités humaines d'une portion de territoire, souvent peu utilisée par l'homme. La première est réalisée en 1930 sous l'impulsion d'A. Joubert (Eaux-et-Forêts) et de Henri Cordier (louveterie d'Alès) aux confluents du Rhône et de la Cèze.

Le cas du castor met ainsi en évidence la forte perméabilité entre le courant de protection des paysages et celui, plus savant, qui s'intéresse à la sauvegarde des espèces sauvages. La notion de patrimoine, qui est au cœur de l'action de Charles Beauquier et de ses amis, inspire certains naturalistes qui l'étendent à plusieurs espèces sauvages (castor en 1909, macareux moine en 1912), ce qui participe à remettre en cause le paradigme utilitariste, déjà bien écorné par la notion « d'équilibre naturel ». Autour de 1900, l'action de ces différents groupes, qui partagent une même sociabilité, permet au castor d'Europe de ne pas disparaître de France.

Le retour du castor et le « nouveau » paysage des cours d'eau

La simple interdiction de le détruire suffit au castor pour que s'enclenche une dynamique d'expansion : la population du Bas-Rhône se rétablit puis, une vingtaine d'années plus tard, commence à progresser vers l'amont du fleuve et à recoloniser les territoires anciennement habités.

Un puissant regain du castor

En effet, une fois le risque de disparition écarté, le castor ne cesse d'étendre son aire de répartition, jusqu'à atteindre dans certains cas l'optimum écologique, c'est-à-dire une densité estimée maximale par les zoologistes au regard de la disponibilité alimentaire (Dewas et al., 2012, p. 147-148). Ainsi, il atteint Montélimar en 1930 et Lyon en 1960. Il est vrai que le castor possède plusieurs atouts majeurs dans le contexte européen du XXe siècle : peu sensible aux pollutions, il est tolérant quant à la présence humaine et n'a que de faibles exigences écologiques et alimentaires. Ainsi une famille de castors s'est installée dans le centre-ville de Lyon, en face de la Cité internationale (Bruggmann et Fouillat, 2008, p. 44-47). Néanmoins, certains aménagements humains (anthropisation des rives, barrages) limitent, voire empêchent, l'expansion du castor. Pour surmonter ces contraintes, mais aussi pour accélérer le processus de recolonisation, les protecteurs opèrent des réintroductions. En France, elles ne sont envisagées qu'à partir de 1957 et avec beaucoup de frilosité par crainte d'un refus social lié aux nuisances potentielles. Conscients des conflits d'usage, les pouvoirs publics accompagnent ces opérations et ce retour en créant en 1987 un « Réseau castor » piloté par l'ONCFS (Office national de la chasse et de la faune sauvage). Les associations de protection de la nature font également un important effort d'information. L'expansion du castor en France est très nette.

Répartition du castor en France en 2013. Source : ONCFS.

Ce retour du castor dans des espaces d'où il avait disparu voici plus de cent ans et qui se sont profondément anthropisés depuis pose une double question : ce milieu, fortement marqué par l'homme et donc très différent de l'époque où y vivait le castor, permet-il son existence ? La société acceptera-t-elle cette irruption d'un animal sauvage dans un environnement maîtrisé, et son action sur les paysages ? Ces enjeux ont particulièrement préoccupé les protecteurs bavarois quand ils ont voulu réintroduire le castor dans les années 1970 car leur principale crainte était que la population locale s'émeuve de l'abattage d'arbres. Mais le fonds de dédommagement préparé (Weinzierl, 1973) se révélera inutile car le nombre d'arbres abattus, important la première année, s'est vite réduit. De plus, le castor plaît à la population et peu d'indemnisations ont été sollicitées (Reichholf, 1999, p. 141 et p. 153).
Le retour du castor en France et dans toute l'Europe est un grand succès car il repose sur l'acceptation socialement partagée de la réinsertion d'un élément sauvage dans un environnement anthropisé et de ses conséquences à la fois négatives (dégâts, limites aux aménagements, coûts) et positives (gage de naturalité, hausse de la biodiversité, valorisation sociale). Pourtant la présence du castor est de plus en plus visible dans les paysages de bords de cours d'eau.

Un « nouveau » paysage des cours d'eau

Chassé et piégé intensément dans toute l'Europe pendant des siècles, le castor a subi en plus la modification de ses habitats par la canalisation des rivières (Joubert, 1930, p. 387) et la création de chemins de halage (Dupérat, 2009, p. 22 ; Reichholf, 1999, p. 135). Mais cet animal n'endure pas passivement ces pressions anthropiques et cherche à s'y adapter : il habite des terriers et non plus des huttes (Joubert, 1930, p. 385 ; Delort, 1978, p. 108) ; il abandonne la construction de barrages (Delort, 1986, p. 17) ; il devient nocturne (Cabard, 2009, p. 76). Les derniers castors se réfugient dans les espaces les plus sauvages des rivières, ceux délaissés ou peu accessibles à l'homme. Les naturalistes de l'époque ne perçoivent pas bien ces évolutions éthologiques et considèrent généralement que le castor d'Europe dispose de moins de capacités que son cousin canadien (Castor canadensis), diurne et grand constructeur de huttes et de barrages. Il apparaît en fait que la plupart des naturalistes européens connaissent bien malle castor d'Europe, trop rare, et le confondent souvent avec le castor canadien, que l'on retrouve d'ailleurs à l'époque dans des ménageries et des zoos.
Les impacts de la forte mais progressive régression du castor furent également écologiques car ainsi disparaissait un acteur puissant du rajeunissement des ripisylves et de la création de zones humides. Toutefois, le manque de sources historiques, la complexité des dynamiques des écosystèmes rivulaires, la multicausalité des modifications paysagères ne permettent pas, contrairement à l'Amérique du Nord (Morgan, 2010 ; Collier, 1961 ; Arnebeck et Krech, 2004), de mesurer les conséquences exactes de l'éradication du castor même si des études en cours, notamment à l'université de Namur (Belgique), s'attachent à cette question et semblent à même de déboucher sur des avancées intéressantes.
À l'inverse, le retour récent du castor pose, certes, la question de son impact sur les sociétés, mais aussi sur l'environnement. Espèce clé de voûte, le castor permet une augmentation notable de la biodiversité en ouvrant les milieux et en favorisant une mosaïque d'écosystèmes face à la domination de la forêt alluviale (Cabard, 2009, p. 122). Le castor crée et maintient sur les rives un milieu ouvert de saules et de peupliers perpétuellement recépés : « Les études des différentes étapes de transformation de la morphologie des paysages, conséquente à l'installation du rongeur, révèlent qu'il provoque une ouverture considérable, rapide et rémanente du milieu sous l'effet de ses activités conjointes d'endiguement, de creusement de canaux et de déboisement. La physionomie des plaines inondables et des berges, l'écoulement des eaux ainsi que la flore et la faune s'en trouvent modifiés » (Liarsou, 2013, p. 35). La figure ci-dessous présente un exemple ligérien de cette action : au premier plan, on observe une grève bordée d'un talus d'érosion sur lequel on remarque une formation buissonnante. Il s'agit de peupliers noirs (Populus nigra) dont le castor consomme chaque année toutes les pousses, maintenant ainsi ouvert un milieu qui serait sinon entièrement boisé. Il se pourrait que le castor (re)devienne ainsi un acteur naturel majeur de l'entretien du lit de la Loire que l'arrêt de la navigation puis l'abandon des pratiques agropastorales conduisent à une végétalisation généralisée (Gautier et Grivel, 2012).

Rive de Loire à Cour-sur-Loire (41), septembre 2013. © R. Luglia.

En outre, les comportements actuels du castor témoignent de nouvelles adaptations, à rebours de celles effectuées sous la contrainte des pressions anthropiques : des huttes sont bâties alors que le castor européen ne construisait plus que des terriers d'après la littérature scientifique ; des barrages sont érigés (Lecomte et Richard, 1954) et créent des zones inondées d'une grande importance écologique (Cabard, 2009, p. 124) ; des canaux sont creusés. Un récent article du Monde témoigne des conflits d'usage qui se posent au fur et à mesure que le castor revient sur les petits affluents : ainsi en septembre 2013, le maire de Distré (Maine-et-Loire), soutenu à l'unanimité par son conseil municipal, a introduit un recours devant le tribunal administratif de Nantes afin que l'État trouve une solution à la nuisance causée par l'installation d'une famille de castors, et de leur barrage, sur le ruisseau du Douet car le « marais » est de nouveau humide1. De fait, la présence des castors, couplée à la protection légale dont ils bénéficient ainsi que leur habitat, contraint à un usage et à un aménagement différents du milieu. Autre exemple, les travaux du pont Raymond-Barre à Lyon entre Gerland et Confluence ont été retardés le temps d'étudier leur impact sur une famille de castors2. Il en a été de même sur l'Elbe à Dresde en 20103. La protection du castor, espèce-parapluie, permet alors celle de son habitat et de l'écosystème qu'il contient ainsi que celle d'un certain paysage des cours d'eau, estimé plus « naturel », qu'il façonne.

Conclusion

Le cas du castor d'Europe met en lumière d'une façon originale une transformation majeure des rapports entre les sociétés européennes et la nature aux XIXe-XXe siècle : la vision utilitariste du monde cède la place, au moins chez les naturalistes, à un regard plus éthique, plus savant, plus patrimonial, qui conduit à une conception davantage biocentrée du monde (Luglia, 2012a). Ce regard renouvelé inspire la protection du castor, animal pourtant dit « nuisible ». Mais pour la rendre concrète, réelle, les naturalistes s'appuient sur les apports d'un autre courant de protection, celui des paysages, avec lequel ils cultivent des liens d'une grande proximité. Ils appliquent alors à une espèce sauvage la logique de patrimonialisation inventée pour les monuments historiques puis étendue aux « monuments naturels ». Le castor est ainsi, en France, le précurseur d'une conception « écologique » et patrimoniale de la protection des espèces sauvages, qui persiste toujours comme en témoigne par exemple le débat actuel sur la place du loup dans notre pays (Moriceau, 2014).
Mais le castor permet surtout de donner une réalité à l'objectif le plus stimulant de l'histoire environnementale4 : explorer dans le temps les interactions entre l'homme et le reste de la nature. Ici, nous avons considéré, dans la ligne du renouveau épistémologique proposé par Éric Baratay (2012), que l'on ne pouvait se contenter de voir dans cet animal un être passif, insensible, subissant l'histoire imposée par les hommes. Au contraire, nous avons montré que le castor s'était continuellement adapté à un contexte très dépendant des sociétés humaines, notamment par les pressions anthropiques et les transformations des habitats. De plus, le long des cours d'eau où il s'est réinstallé, il agit quotidiennement sur les paysages. Le castor peut, par conséquent, être considéré comme un acteur intervenant sur l'évolution des environnements et des paysages, voire comme un atout pouvant leur faire (re)gagner un caractère de naturalité.

Mots-clés

Castor d'Europe (Castor fiber), patrimoine naturel, protection de la nature, protection des paysages, XIXe-XXe siècle
European beaver (Castor fiber), natural heritage, preservation of nature, protection of landscapes, 19th-20th century

Bibliographie

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Auteur

Rémi Luglia

Agrégé d'histoire, Rémi Luglia a soutenu en 2012 une thèse sur l'histoire de la protection de la nature en France en étudiant le cas de la Société d'acclimatation et de l'éveil d'un courant naturaliste (milieu XIXe - milieu XXe siècle). Rémi Luglia est chercheur associé à l'université de Caen (CRHQ - UMR 6583 à Axe rural).
Courriel : remi.luglia@free.fr
http://www.crhq.cnrs.fr/_index.php?page=biblio/L/Luglia&suite=

Pour référencer cet article

Rémi Luglia
De la patrimonialisation du castor d'Europe à la protection d'un paysage
publié dans Projets de paysage le 04/02/2015

URL : http://www.projetsdepaysage.fr/fr/de_la_patrimonialisation_du_castor_d_u2019europe_a_la_protection_d_un_paysage