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Approche des relations des visiteurs à l'espace : une expérience du paysage

Understanding tourists' relationship with space through their landscape experience

04/01/2012

Résumé

Cet article présente le cadre théorique et méthodologique de notre recherche doctorale sur l'expérience de l'espace de marcheurs en montagne. Cette recherche repose sur un double postulat qui pose le paysage et l'expérience touristique comme deux entrées privilégiées pour comprendre les relations de l'être humain à l'espace. De notre exploration bibliographique sur l'expérience touristique, nous retenons deux concepts qui nous semblent particulièrement éclairants pour traiter la question de la relation des touristes à l'espace : la conscience géographique et la spirale. En mobilisant et en définissant ces deux concepts, ainsi que celui de paysage, d'une part, nous interrogeons les particularités de l'expérience paysagère des marcheurs. D'autre part, nous proposons une méthode de recherche qualitative et phénoménologique pour recueillir des récits d'expériences touristiques et comprendre quelles sont, au travers de ces expériences, les significations attribuées au(x) paysage(s).
Our doctoral research, which focuses on space experience of mountain hikers, rests on the premise that both landscape and tourism experience are privileged entrances to understanding human relationship with space. In this paper, we discuss the theoretical and methodological framework of this doctoral research. Our theoretical framework is built on three main concepts: geographical consciousness, spiral and landscape as a social construction. Once defined these three concepts, we can identify key features of hikers' landscape experience. Then, we propose a qualitative and phenomenological method that allows us to collect hikers' testimony and to understand the meanings they attribute to visited landscapes.

Texte

« Approcher » le paysage et l'expérience touristique. Retour sur un cheminement transatlantique

L'article intitulé « Approche des relations des visiteurs à l'espace : une expérience du paysage » présente le cadre théorique et méthodologique d'une recherche doctorale1 qui s'intéressait à l'expérience de l'espace de marcheurs en montagne (Devanne, 2005). La méthode proposée en conclusion de l'article constituait l'un des objectifs au cœur de notre doctorat : celui de « la production de paroles de visiteurs sur leur rapport sensible à l'espace » (ibid., p. 315). Double enjeu, donc, méthodologique et théorique, dont nous pouvons aujourd'hui dresser un rapide bilan. D'une part, la méthode qualitative décrite, inscrite dans une perspective phénoménologique, a bien été mise en œuvre. Elle fut stimulante, à l'image de son caractère expérimental, de ce « bricolage » qui fait par ailleurs toute la richesse des recherches qualitatives, sans pour autant leur ôter leur rigueur. D'autre part, nos résultats nous ont permis d'apporter un éclairage théorique sur l'expérience touristique de marcheurs, processus sans cesse renouvelé, lieu de tension entre l'ordinaire du quotidien et l'extraordinaire du dépaysement. Ils nous ont notamment amenée à souligner la singularité des dimensions esthétique (le « beau » au-delà du paysage), sociale (entre distinction et partage) et géographique (l'imbrication de l'espace et du temps dans l'usage des cartes et des chemins) de cette expérience.

La possibilité qui nous est offerte, à travers cette publication, de remettre notre article en perspective est pour nous l'occasion d'une prise de recul sur un parcours qui s'inscrit largement à la suite de la proposition théorique et méthodologique faite dans le cadre de notre recherche doctorale. Cette dernière fut en effet le point de départ d'un cheminement professionnel d'une certaine manière singulier et cohérent, marqué par une « installation » à l'université du Québec à Rimouski (UQAR) et, de fil en aiguille, une immigration au Canada. Marqué, donc, par un nouveau contexte de vie et de recherche et, surtout, par des travaux qui, depuis cinq ans, d'une part, s'intéressent au paysage et au tourisme et, d'autre part, laissent une grande place aux réflexions méthodologiques.

Paysage et éolien, objets transatlantiques

Nous avons, dans un premier temps, poursuivi nos travaux sur le paysage en tant qu'objet de négociation d'un rapport à l'espace et au territoire. Même type de perspective - phénoménologique - mais problématique différente, puisqu'il s'agissait cette fois d'interroger les contestations sociales autour de l'implantation de parcs éoliens qui mobilisent la notion de paysage2. Quelle est alors la signification de l'argument paysager ? Qui sert-il et pourquoi ? Cette recherche, à l'origine d'un stage postdoctoral à l'UQAR, nous a permis d'approfondir nos questionnements sur les liens entre esthétique paysagère et politique, soulignés suite à notre recherche doctorale (Devanne et Le Floch, 2008). Le paysage, au cœur des rapports sociaux - conflictuels - qui marquent les dynamiques étudiées, apparaît alors comme un enjeu de pouvoir et de renouvellement de certaines pratiques de gouvernance (Fortin, Devanne et Le Floch, 2010 ; Fortin, Le Floch et Devanne, 2011), et un enjeu de développement régional.

L'approche quantitative de l'expérience touristique

L'inscription du paysage dans les problématiques de développement régional nous a, dans un second temps, conduite à participer à une recherche sur l'impact des parcs éoliens sur l'expérience des touristes en Gaspésie (Est du Québec)3. Ce projet fut l'occasion à la fois de réunir trois de nos principaux intérêts de recherche - paysage, expérience touristique et éolien - et de mobiliser de nouveaux outils méthodologiques. D'une part, nous avons été amenée à transposer une partie du cadre théorique de notre recherche doctorale à la problématique des changements paysagers induits par l'implantation de parcs éoliens. D'autre part, nous avons mis en place une méthode qui alliait analyse d'image (i. e. compréhension du travail des intervenants touristiques sur l'image promotionnelle de la région) et approche quantitative de l'expérience des touristes (Devanne et Fortin, à paraître). L'enquête quantitative nous permettait notamment de produire une connaissance plus large (et inexistante) sur le profil et les pratiques des touristes en Gaspésie, avant de nous intéresser à leur expérience proprement dite.

De ce rapide retour sur notre cheminement postdoctoral, nous retiendrons finalement la façon dont les recherches, auxquelles nous avons participé, nous ont permis à la fois de compléter et d'approfondir un certain nombre de positionnements méthodologiques et théoriques développés durant notre doctorat. Approcher le paysage et l'expérience touristique, ensemble ou séparément, nous a conduite à nous inscrire dans un champ de recherche plus large et par ailleurs capital dans les travaux menés à l'UQAR, celui du développement régional. C'est dans ce contexte que nous développons aujourd'hui nos activités de recherche et d'enseignement qui, si elles s'éloignent parfois des problématiques paysagères et touristiques, nous permettent en revanche de poursuivre nos réflexions méthodologiques, notamment sur les outils et les portées de la recherche qualitative.



Un certain nombre de travaux, en sociologie comme en géographie, mobilisent la notion de paysage dans leur approche des relations sociales aux territoires et aux lieux quotidiens (voir par exemple Donadieu, 2002, Le Floch et Candau, 2001). Peu, en revanche, adoptent cette démarche pour aborder la question de l'expérience des paysages dans le cadre de l'activité touristique, de l'expérience des paysages occasionnels, donc. Or, si les éléments du quotidien, de ce qui constitue notre environnement, hérités, vécus ou projetés, facteurs de socialisation et socle de notre conscience géographique, semblent être les fondements de notre expérience du monde, nous nous proposons d'étudier ce qu'il en est pour des personnes en rupture volontaire et organisée avec leur cadre de vie : plus spécifiquement les touristes4.
En effet, dans nos sociétés modernes très urbaines, c'est souvent dans le tourisme et les loisirs en général que nous forgeons notre expérience de l'espace ou de la nature. Les paysages sont, de plus, des cartes de visite pour des villages ou des régions qui orientent leur économie vers le développement touristique.

Partant de l'hypothèse que la notion de paysage est un médiateur possible dans la relation de l'être humain à l'espace ou à la nature, nous proposons d'étudier la question de l'expérience du paysage telle qu'elle est vécue par des visiteurs pratiquant la marche à pied dans les Pyrénées. Comment sont décrites les expériences et les finalités des visiteurs en question dans leur quête et leur consommation de paysages ? Notre objectif est, au final, de mieux saisir les conditions et le contenu d'une expérience du paysage.
Dans cet article nous verrons donc comment, à partir des deux champs de recherches5 que sont l'expérience du tourisme et le paysage, nous proposons une méthode pour comprendre le processus de l'expérience du paysage. Nous exposerons, dans une première partie, les éléments qui ressortent de l'exploration bibliographique des travaux menés sur l'expérience du tourisme. Nous aborderons d'abord quelques caractéristiques générales de l'expérience touristique pour, ensuite, nous recentrer sur la question de la relation à l'espace et à la nature. Dans une seconde partie, nous nous intéresserons à la question de la relation des touristes au paysage, relation qui nous semble en partie différente de celle qui peut s'établir dans le cas des habitants. Nous proposerons alors, dans une troisième partie, des hypothèses de travail pour approcher la question de l'expérience du paysage à travers la pratique du tourisme et, particulièrement, dans le cas de la marche à pied. Nous conclurons sur une proposition de méthode empirique devant nous permettre de recueillir les témoignages de ces expériences.

L'expérience touristique: une relation privilégiée à l'espace et à la nature

Dans sa relation à l'espace, pris ici au sens d'espace géographique6, l'être humain mobilise des connaissances qui, associées à des processus sensoriels, lui permettent de construire le monde dans lequel il évolue. Ce phénomène, que Yi-Fu Tuan appelle l'expérience de l'espace (Tuan, 2002), est continuel et sans cesse enrichi de nouvelles connaissances : une relation à l'espace est en perpétuelle évolution.
Nous avons proposé le paysage comme un intermédiaire permettant de comprendre cette relation (Devanne, 2005a). Nous pensons, de plus, que la pratique du tourisme - et plus précisément l'expérience touristique - est un champ privilégié pour aborder l'expérience de l'espace :
« Study of tourism, as an arena for the discursive recreation of opposites and others, may reveal much about how we come to understand places, nature, ourselves and mundane sociallife. » (Norton, 1996.)

Une rupture temporaire socialement située

Beaucoup de chercheurs anglo-saxons en sciences humaines et sociales abordent le tourisme par la question de l'expérience touristique. L'idée a particulièrement été développée par le sociologue Éric Cohen qui dépasse une polémique opposant, au tournant des années 1970, deux visions de l'expérience touristique7 : une expérience superficielle pour les uns, une quête de l'authentique, « pèlerinage de l'homme moderne », pour les autres. Il propose une typologie en fonction des intérêts et des comportements des voyageurs (Cohen, 1979). Partant de la notion de « centre », il dégage cinq modes d'expériences touristiques allant du simple divertissement (recreational mode) à ce qu'il rapproche du pèlerinage (existential mode).
À la lecture de travaux qui, depuis les années 1970, abordent cette notion d'expérience touristique8, nous retenons que celle-ci impose une rupture spatiale et temporelle avec le quotidien. Mais elle est aussi un processus au cours duquel l'individu s'engage dans une sorte de circuit, de quête, où le quotidien et l'occasionnel sont étroitement liés : contextes alternant dans le temps et dans l' espace, le premier offrirait des références nécessaires à la compréhension du second qui, à son tour, enrichirait le premier de nouvelles connaissances. L'expérience touristique ne peut, de fait, être étudiée indépendamment du contexte socioculturel de l'individu.

C'est en effet dans ce contexte que nous pouvons comprendre les motivations d'une expérience touristique. Elles peuvent provenir d'images issues de guides, de brochures et de publicités touristiques (Ateljevic et Doorne, 2002, Mackay et Fesenmaier, 1997), de cartes postales (Markwick, 2001), de la littérature (Dann, 1999, Herbert, 2001) ou encore du cinéma (Riley, Baker et Van Doren, 1998). Elles peuvent aussi être liées à une volonté de changement (Desforges, 2000, Uriely, Yonay et Simchai, 2002), comme dans le cas d'un voyage initiatique. Le touriste est, de plus, un individu dont la socialisation détermine le comportement lors de son séjour : comportements vis-à-vis de la photographie (Bourdieu, 1965, Crang, 1997, Groves et Timothy, 2001, Markwell, 1997) ; notion de prestige, proposée comme un phénomène social déterminé, conféré, par le regard des autres, et lié à la notion de rareté (Riley, 1995) ; notion de quête de sensations (Galloway et Lopez, 1999) ; etc. Le contexte socioculturel intervient enfin dans la façon dont l'individu organise et communique ses souvenirs.
L'expérience touristique serait donc une expérience de l'occasionnel qui se nourrit de et nourrit le quotidien.

Une expérience à la croisée du quotidien et de l'occasionnel

La relation entre le quotidien et l'occasionnel nous semble vraie quels que soient le déroulement, la durée et la distance d'une expérience touristique. C'est donc dans cette relation que nous avons retenu des concepts pertinents pour notre recherche : celui de conscience géographique (Li, 2000) et celui de spirale (Brown, 1999).
Le tourisme, s'il comprend des comportements et des pratiques variés, serait d'abord une expérience à mettre en rapport avec le quotidien, notamment parce qu'il offrirait une situation privilégiée dans l'expression d'un lien à l'espace et à la nature : « Tourism is one of the most important elements shaping popular consciousness of places, cultures and nature. As our sense are disempowered by a constant bombardment of images and information about difJerent places by the media, tourism is a "means of providing 'hands-on' geographie experiences that we would otherwise be vicariously aware of" » (Norton, 1996, p. 356, citant Britton, 1991).
L'expérience touristique serait ainsi une porte ouverte sur une géographicité - dans le sens où l'entend Augustin Berque (Berque, 2000), à la suite d'Éric Dardel (Dardel, 1990) - à laquelle nous aurions moins facilement accès dans notre quotidien. Elle comprendrait, en fait, deux attitudes plus ou moins présentes en fonction des individus et des pratiques : le divertissement et l'apprentissage (Li, 2000, Weber, 2001). Selon Yiping Li, cet apprentissage interviendrait dans l'expérience de l'espace, des lieux ou des paysages par l'intermédiaire de la conscience géographique et indépendamment de connaissances géographiques stricto sensu : « This [geographie] consciousness is the substance ofan individual's involvement in the world, and also involves the emotion, the mind and the total self of the individual [....]. It arises from the spatial and temporal bond between people and places [....] » (Li, 2000, p. 865.)
Mais le lien spatio- temporel évoqué par Yiping Li n'est pas immuable. Au contraire, il évolue au fur et à mesure des expériences vécues, tout autant qu'au cours d'une même expérience, dans ce que David Brown appelle une spirale : « Finalement, bien que le processus soit apparemment circulaire, aucun d'entre eux [touriste et pèlerin] ne retourne exactement à son point de départ : même s'ils reviennent plus tristes, ils sont également plus avisés pour leurs voyages futurs. Qu'il aille vers le haut ou vers le bas, le processus n'emprunte pas la forme d'un cercle mais d'une spirale. » (Brown, 1999, p. 56.)
Partant de cette idée de spirale, nous pouvons considérer qu'il existe trois moments clés dans une expérience touristique : avant le départ, i.e. le moment où la personne prépare son séjour et se forge une image a priori ; pendant le séjour, i.e. le moment où le touriste perçoit et interprète une réalité concrète et matérielle ; après le séjour, enfin, i.e. le moment où l'individu organise ses souvenirs et communique son expérience. Chacun de ces moments reposerait sur des expériences passées, des références, des connaissances qui permettraient de donner du sens à ce qui est vu et vécu. L'expérience touristique fonctionnerait donc par une imbrication de l'occasionnel dans le quotidien.
À partir de ces différentes notions, qui posent l'expérience touristique comme un champ de recherche propice à la compréhension de la relation de l'être humain à l'espace, et de notre hypothèse sur le paysage médiateur de cette relation, nous proposons de centrer notre recherche sur l'expérience touristique du paysage9. Mais nous voulons aussi insister sur le fait qu'être touriste implique selon nous une relation particulière au paysage, une relation différente de celle que peut construire un habitant.

Le paysage des touristes : une question de choix

La notion de paysage présente à la fois une souplesse et une complexité qui imposent de préciser notre approche. Souplesse parce qu'elle appartient à la fois aux domaines politique, scientifique et populaire (sens commun). Complexité de ce fait même : qui dit multiplicité des domaines, dit multiplication des conceptions. La difficulté est alors de trouver le sens que, dans le cadre d'une recherche, nous voulons donner au paysage.
Nous partons ici d'une double approche de la notion de paysage : le paysage révélateur des sociétés qui l'ont construit et le construisent, d'une part, et - particulièrement dans le cas du tourisme - le paysage ne prenant de sens qu'à travers les pratiques de celui qui le voit, le perçoit et l'interprète, d'autre part. Autrement dit, le paysage passerait par un double filtre culturel: celui des sociétés qui l'ont forgé et le forgent comme celui de la personne qui le regarde. Nous insistons sur ce verbe, regarder, en ce qu'il comprend à la fois les objets sur lesquels le regard se pose et l'individu qui agit. Et c'est même sur ce dernier que nous concentrons notre approche, cet individu socialement et culturellement situé qui, par l'intermédiaire de ses sens, de ses connaissances et de ses pratiques, apprécie et interprète ce qu'il voit. Cet individu qui, parce qu'il évolue dans un monde intersubjectif, établit des relations sociales nourries de ses expériences. Cet individu, enfin, qui, par la faculté de prendre du recul, de la distance vis-à-vis de ces mêmes expériences, est aussi capable de poursuivre sa construction au sein du groupe social auquel il appartient.
Or, de la façon dont nous abordons notre recherche, nous nous plaçons dans la situation de personnes plutôt à l'écart des contextes locaux qui ont pu marquer le paysage, puisqu'elles sont uniquement de passage dans un lieu où, qui plus est, la présence humaine n'est pas forcément très marquée. Elles possèdent un lot de connaissances et de références issues de leur quotidien, de leur imaginaire ou de leurs expériences passées et c'est dans ces conditions qu'elles sont confrontées, sinon à l'inconnu, au moins à l'occasionnel, à l'inhabituel.
Mais ce qui fait peut-être surtout et avant tout que l'on est touriste (et à moins de n'être pas maître de ses décisions, ce qui est notamment le cas des enfants10) c'est la notion de choix : le choix de quitter son quotidien doublé du choix d'aller à tel ou tel endroit. Cette notion de choix, qui s'ancre dans un contexte social et culturel particulier, relève à la fois de conditions idéelles (aspirations, images, etc.) et de disponibilités matérielles (ce que l'on peut investir, temps, argent, famille, etc.). Elle renvoie par ailleurs à une autre notion, celle de l'accessibilité du tourisme, autrement dit les conditions matérielles qui font que nous ne sommes pas tous en mesure de nous offrir des loisirs ou des vacances. Bref, le touriste est dans la situation de quelqu'un qui est dépaysé parce qu'il peut et a voulu l'être.
Qu'est-ce qui, dans ces conditions, détermine l'expérience paysagère des touristes et particulièrement de ceux qui font de la marche à pied dans les Pyrénées?

L'expérience du paysage des touristes-marcheurs dans les Pyrénées

Aborder l'expérience touristique du paysage reviendrait selon nous à prendre en compte plusieurs éléments déterminants : le filtre culturel à travers lequel le touriste qualifie les paysages et à partir duquel ses représentations paysagères sont construites ; la perception polysensorielle des paysages ; la pratique de l'espace qui, dans notre cas, correspond à toutes les déclinaisons de la marche à pied et aux comportements qui peuvent lui être associés (contemplation, photographie, dessin, rencontres, etc.) ; et, enfin, la conscience géographique, clé de la connaissance de notre relation spatio-temporelle à l'espace (Li, 2000).
Ces différents éléments ne seraient pas indépendants mais, au contraire, en continuelle interaction, voire pour certains en perpétuelle évolution. Ils interviendraient, de plus, de différentes façons au cours des trois moments présentés plus haut : avant, pendant et après le séjour. Avant, ils interviendraient par le biais des expériences passées, des images véhiculées, des représentations sociales, etc. ; autrement dit, tout ce qui constitue le contexte socioculturel à partir duquel un individu s'engage dans une expérience touristique. Pendant, ils joueraient sur les significations attribuées aux espaces rencontrés. Après, enfin, ils détermineraient les souvenirs que le touriste décide de conserver et de faire partager à son entourage.
Mais ce serait surtout ces éléments qui, selon nous, rendraient une expérience du paysage unique. Nous voulons donc préciser notre question en apportant des réponses sous forme d'hypothèses quant à d'éventuels traits distinctifs ou, à l'inverse, communs à différentes expériences du paysage.

D'abord, s'il existe une véritable motivation paysagère pour certains (la volonté de découvrir de nouveaux paysages, une aspiration à la diversité), d'autres seraient plutôt tournés vers des attentes naturalistes (observer des fleurs ou des animaux) ou sportives (la montagne pour le sport). Ces différents comportements conduiraient à des pratiques de la marche à pied et à des expériences du paysage très différentes. On peut en outre penser que cela intervient dans le caractère plus ou moins scientifique et esthétique d'une expérience du paysage. Mais nous pouvons aussi douter que, dans le cas de sportifs ou de naturalistes chevronnés, nous puissions véritablement parler d'expérience du paysage.
Ensuite, quelles que soient les motivations de départ, lors d'une randonnée ou d'une promenade en montagne, le paysage serait relégué au second plan, derrière le contexte de la pratique touristique, notamment le corps (conditions physiques) et les conditions météorologiques. Il ne réapparaîtrait alors que ponctuellement, lors d'arrêts par exemple.
Les touristes que nous nous proposons d'étudier, enfin, mobiliseraient à la fois des représentations collectives et individuelles du paysage. Les premières seraient particulièrement véhiculées par des images matérielles (quel qu'en soit le support) et les secondes émaneraient d'expériences et de connaissances propres à chacun, mais toutes orienteraient le regard porté par les individus sur la ou les portion(s) d'espace parcourue(s). Mais dans quelle mesure peut-on, au cours d'une expérience du paysage, dégager et comprendre le rôle des références collectives, normalisées, des paysages ?
Considérons, par exemple, le cas du Parc national des Pyrénées dont la zone centrale délimite un périmètre de protection et de réglementation des pratiques et qui diffuse un certain nombre de brochures et de documents autour du paysage. Est-ce qu'il intervient dans l'expérience du paysage des touristes et de quelle façon ?
Ce qu'il nous faut maintenant c'est une méthode de travail qui nous permette de recueillir des témoignages d'expériences touristiques et de comprendre quelles sont, au travers de ces expériences, les significations attribuées au(x) paysage(s).

Conclusion : choix méthodologiques pour une ethnographie du randonneur/marcheur

Nos choix de méthode sont orientés vers un objectif principal : approcher la construction sociale de la nature et de l'espace par la double entrée de la visite et du paysage, le tout dans une démarche phénoménologique qui s'intéresse à la façon dont une personne de passage vit une expérience du paysage (représentations, discours/récit) : « In experience, events appear as meaningful, both the appearance ofworldly objects or happenings and personal thoughts or feelings. Experience is meaningfully ordered; however, its structure and order are difficult to describe. Therefore, the essential task of phenomenological method is to produce clear, precise, and systematic descriptions of the meaning that constitutes the activity of consciousness in human experience. In other words, the essence of the phenomenological method is to describe the meaning of an experience from the worldview ofthose who have that experience, and as a result attach a meaning to if. » (Li, 2000, p. 866.)
Ainsi, à partir des notions tirées de notre exploration bibliographique, nous nous inscrivons dans une démarche qualitative. Nous proposons d'adopter une méthode ethnographique qui permette de comprendre les significations que les visiteurs, à travers leur(s) pratique(s) de l'espace, attribuent aux paysages et, plus largement, à leur relation à la nature. Notre objectif étant de comprendre plus que d'expliquer le phénomène, nous proposons de multiplier les contextes de production des récits, plutôt que les personnes rencontrées (Talja, 1999). Le volet empirique de notre travail se déroule ainsi en trois phases reprenant les trois moments de l'expérience touristique du paysage.
Un premier entretien semi-directif vise à déterminer les conditions préalables à une marche à pied dans les Pyrénées. Lors de la seconde phase, observation et entretien semi-directif se complètent, au cours d'une marche à pied où nous accompagnons les participants. L'observation in situ nous semble en effet indispensable dans le cas de la randonnée en montagne, celle-ci laissant une large place au corps dans l'expérience du paysage : « Movements such as the simple ability to kick one 's legs and stretch one 's arms are basic to the awareness of space. Space is experienced directly as having room in which to move. » (Tuan, 2002, p. 12.)
La troisième étape consiste en un dernier entretien semi-directif effectué plusieurs mois après le séjour (une fois que les participants ont réintégré leur quotidien) et abordant, d'une part, les souvenirs et, d'autre part, les récits d'expérience (qu'est-ce qui a été dit et montré et à qui ?).
  1. Les différents entretiens enregistrés et retranscrits seront ensuite analysés et complétés par les éléments observés et les documents recueillis. En effet, pour chacune de ces phases, nous décidons d'exploiter toutes les sources d'information citées, consommées ou produites par les participants en tant que complément des témoignages mais aussi partie intégrante des significations attribuées aux paysages.

Mots-clés

Paysage, expérience touristique, conscience géographique, spirale, méthodologie qualitative
Landscape, tourism experience, geographical consciousness, spiral, qualitative method

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Auteur

Anne-Sophie Devanne

Agente de recherche, chargée de cours, département sociétés, territoires et développement, université du Québec à Rimouski (Canada).
Courriel : Anne-Sophie.Devanne@uqar.ca
http://www.uqar.ca/developpement/personnel/devanne-anne-sophie/

Pour référencer cet article

Anne-Sophie Devanne
Approche des relations des visiteurs à l'espace : une expérience du paysage
publié dans Projets de paysage le 04/01/2012

URL : http://www.projetsdepaysage.fr/fr/approche_des_relations_des_visiteurs_a_l_espace_une_experience_du_paysage

  1. Doctorat en sciences de l'environnement de l'Engref, sous la direction de Pierre Donadieu. Soutenu en 2005, il a été préparé au Cemagref de Bordeaux.
  2. Recherche franco-québécoise dirigée par S. Le Floch, au Cemagref de Bordeaux, et M.-J. Fortin à la chaire de recherche du Canada en développement régional et territorial (UQAR). La recherche portait sur le Finistère, en France, et les régions du Bas-Saint-Laurent et de la Gaspésie dans l'Est du Québec.
  3. Recherche dirigée par M.-J. Fortin à la chaire de recherche du Canada en développement régional et territorial (UQAR) et qui a fait l'objet d'un second stage postdoctoral.
  4. À ce stade de notre travail, nous limitons notre approche aux touristes. La question des visiteurs sera toutefois élargie à d'autres catégories d'usagers de l'espace, les habitants y compris.
  5. Par lesquels nous avons mené notre exploration bibliographique et commencé à construire notre recherche.
  6. Produit des lois de la nature et des sociétés, l'espace géographique pourrait être, selon des « modalités différentes de sa prise en compte », produit (modalité de l'action), perçu, représenté (modalité de la cognition) ou bien encore vécu (modalité de l'existence humaine) (Di Méo, 1998, p. 27).
  7. Plusieurs publications retracent les grandes lignes propres à différentes conceptions de l'expérience touristique (Brown, 1999, Graburn et Barthel-Bouchier, 2001, Li, 2000) ou proposent, par exemple, de nouvelles typologies inspirées de celle d'E. Cohen (Lengkeek, 2001, Uriely, Yonay et Simchai, 2002).
  8. Qu'ils s'inscrivent ou non dans la suite des travaux d'E. Cohen.
  9. Nous proposons par ailleurs d'aborder l'expérience du paysage de la façon suivante : « L'expérience du paysage serait une relation sensible et symbolique d'une personne socialement située avec des objets de l'espace. Celle­ci, par l'intermédiaire de ses sens - et en premier de la vue - mais aussi par le biais de l'imaginaire, d'une construction idéelle, attribuerait des significations à ce qu'elle voit (ou à ce qu'elle imagine) et, au-delà, à elle-même et à son environnemen.t » (Devanne, 2005a.)
  10. Nous n'aborderons pas cette question en particulier, mais on peut se référer à quelques travaux sur le paysage menés auprès d'enfants (Cin et Yazici, 2002, Considère et Griselin, 1997).