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Agriculture biologique, proximité et paysage

Du vouloir-voir au vouloir-exister, apport d'une géographie foucaldienne

Organic Farming, proximity and landscape

From want-to-see to want-to-exist, a contribution of a foucaldian geography
20/01/2011

Résumé

Cet article tente de mettre en perspective un triptyque peu questionné : proximité, agriculture biologique et paysage. Nous envisageons de découper cette analyse en trois phases qui reprennent les grandes épistémès qui ont façonné la géographie : étude classique, nouvelle géographie et géographie de la territorialité. La démarche de transposition est l'axe majeur de cette contribution à une géographie foucaldienne se basant sur les travaux du géographe Raffestin. L'articulation de cet article se base sur des réflexions épistémologiques tout en s'appuyant sur l'exemple de l'agriculture biologique francilienne (en comparaison avec le modèle conventionnel). L'agriculture biologique, étant une activité périurbaine marginale en Ile-de-France, commence seulement à construire du paysage qui s'intercale entre les paysages de l'agriculture productiviste.
This paper tries to put in perspective a not much examined triptych: proximity, organic farming, and landscape. We analyse is divided into three stages which combine three epistemes which have structured academic geography - geography by «école à la française», critical geography, and geography of territoriality. This approach of transcription is the spinal column of this paper to a foucaldian geography based on the works of geographer Raffestin. This paper is based on epistemical thoughts with the example of organic farming in the Paris-region (in comparison with the mainstream agricultural model). Organic farming is a marginal activity in this region, it has just begun to carve landscapes which are inserted between intensive farming landscapes.

Texte

Cette proposition se base sur une analyse de géographie sociale inspirée par les travaux du philosophe Michel Foucault et du géographe suisse Claude Raffestin. L'enjeu de cet article est de comprendre le façonnage des paysages par une activité agricole en développement : l'agriculture biologique (AB). Le cadre spatial se limite à la région parisienne, espace marqué par des paysages urbains en compétition avec les paysages ruraux et périurbains. Pour comprendre la mise en place de la territorialité paysagère dans un contexte d'émergence et de nouveauté, il est utile de lire les paysages par le biais de la proximité, voire même de la proxémie. Le panoptique de Jeremy Bentham repris par Foucault s'avère être un élément pertinent pour comprendre les paysages de l'agriculture biologique. En effet, cette sorte d'agriculture est très localisée et souvent enclavée dans des espaces de production conventionnelle, ce qui limite les périmètres paysagers de cette agriculture.

Pour lire ces paysages de proximité, nous partons du postulat suivant : faire la différence entre les formes et les processus. Les formes relèvent du paysage. Les formes apparaissent comme une construction visible au niveau de l'exploitation, de la commune, du local, du régional... alors que les processus sont faits par les acteurs eux-mêmes permettant un productif spatialisé. Les formes sont des contenants donc à géométrie variable, possédant des limites, une dimension et un contenu. Les processus sont au contraire les « matériaux humains » c'est-à-dire qu'ils sont composés des comportements humains commandés par des conditions exogènes et des avis personnels qui se combinent à un moment donné et dans un contexte particulier voire singulier (Poinsot, 2008, p.14-15). Une des méthodes envisageables pour la lecture paysagère de la proximité se fonde sur deux grandes articulations majeures qui peuvent être considérées comme classiques :
  • géo-économique : l'analyse se base sur une hypothèse qui « considère [que] le phénomène de dédensification ou même de densification intervient depuis quelques décennies dans des conditions économiques totalement nouvelles, celles d'une agriculture à finalité commerciale qui tend à se spécialiser » (Poinsot, ibid., p.19) inspirée par les travaux de Pisani (Pisani, 1994). Cette vision se justifie si les acteurs se trouvent en situation de réduction des variétés de production accompagnée d'une compétitivité maximale en économie concurrentielle ;
  • géo-environnementale : la lecture ne se conçoit que dans un contexte de polyfonctionnalité rurale. Les comportements de peur ou de fascination sont au premier plan. Il s'agit d'une prospective des ressources. Cette méthode permet de prendre en considération plusieurs facteurs très géographiques : distances, surfaces, densités, normes de voisinage, techniques, économies, logiques extra-agricoles, comportements. Il s'agit finalement des « environs territoriaux » (Poinsot, op. cit., p. 21). 
Toutefois, cette vision peut être enrichie par les travaux des géographes sociaux travaillant sur les territorialités ancrés dans une géographie foucaldienne. Le paysage est alors accepté comme une représentation au même titre qu'une linguistique ou que des codes sociaux... Il est fait pour exister, assouvir un pouvoir et satisfaire une société. Les travaux du foucaldien Raffestin viennent renforcer cette analyse. La représentation géographique de base peut se résumer à un triangle dont les sommets sont le savoir, le pouvoir et le vouloir. « Il n'existe donc pas une géographie qui serait, une fois pour toutes, la représentation de la géostructure mais des géographies qui sont conditionnées par le choix qui est fait d'un triangle donné qui s'enracine dans une société. » (Raffestin, 1977, p. 124.) On passe donc d'un premier triangle (géographie classique) : vouloir-voir, pouvoir-voir, savoir-voir, à un deuxième (celui de la géographie quantitative dite nouvelle géographie) : vouloir organiser dominer, pouvoir organiser dominer, savoir organiser dominer, pour arriver à un troisième triangle (géographie de la territorialité) : vouloir exister, pouvoir exister, savoir exister. Le premier triangle est celui utilisé pour une lecture paysagère plutôt classique, le troisième pour une territorialité paysagère, celle privilégiée ici pour comprendre les paysages de la proximité fabriqués par l'agriculture biologique. La géographie quantitative a montré sans le vouloir que les paysages ont été construits à partir des prix (cf. le modèle de von Thünen). Les campagnes seraient donc des inventions du capitalisme : l'ordre, la rentabilité, « la substitution, la commutation, l'association, la distribution en un mot l'interchangeabilité » (Raffestin, 1977, p.127). « Le paysage dans ces conditions n'est plus qu'un fantasme. Si la géographie sert à faire la guerre, elle sert aussi, et c'est peut-être même plus grave, car plus insidieux, à dissimuler le pouvoir qui intervient dans nos existences quotidiennes à chaque instant. Si la géographie des paysages a dissimulé le "vécu" derrière le "vu", une certaine nouvelle géographie a anéanti le "vécu" par ses jeux structuraux : elle a parfois inventé le prix d'une vie en exprimant la localisation des hommes par des ensembles de coûts. » (Ibid., p.127.)

Comment concevoir à partir de cette grille de lecture le triptyque paysage - agriculture biologique - proximité ? Les paysages produits ou induits par les jeux de proximité de l'AB constituent-ils des territorialités ? Les paysages de l'agriculture biologique relèvent d'une géographie du vécu, celle des producteurs et celle des « habitants ». L'agriculture biologique, en tant qu'activité économique alternative, construit des paysages de territorialité située ou d'une territorialité régionalisée (Raffestin, 1986, Besso, Raffestin, 1990). Une territorialité situationniste fonde une proxémie, elle-même incomplète pour comprendre une territorialité paysagère, même si elle est utile pour démarrer une démarche paysagère liée à la territorialité. Pour cela, nous envisageons d'étudier les relations interindividuelles. La territorialité est différentielle, comme le paysage, tout dépend de l'acteur étudié. « Nous l'avons dit notre existence est tissée de relations multiples qui se créent, puis disparaissent, qui sont remplacées par d'autres, certaines sont permanentes tout au long de l'existence, d'autres au contraire sont temporaires ne caractérisant qu'un moment de l'existence mais toutes contribuent à réaliser notre territorialité qui n'est donc pas statique mais dynamique. Dans ces conditions, on découvre que le paysage dissimule la territorialité ; le même paysage dissimule plusieurs territorialités. Il les masque puisque les processus relationnels ne sont pas saisis dans la géographie du paysage qui ne manifeste que les résultats des relations. Au fond, on pourrait dire que le paysage est la structure de surface alors que la territorialité est la structure profonde. » (Ibid., p. 133).

Nous avons choisi d'exposer notre développement en quatre parties afin de vérifier si les théories de Raffestin qui datent de trente-trois ans sont encore applicables malgré les évolutions de la géographie. Tout d'abord, nous choisissons d'analyser le triptyque paysage - proximité - AB selon le schéma classique de la géographie, à savoir un savoir basé sur l'observation. La deuxième partie est centrée sur le triangle dit « organisation et pouvoir », c'est-à-dire regarder de près le vouloir, le pouvoir et le savoir dus à la domination. La troisième partie s'inscrit entièrement dans un dispositif de territorialité paysagère. Ces trois premières parties se déclinent chacune selon les formes et les processus de fabrication paysagère. Ces trois étapes permettent d'aboutir à une réflexion englobante afin de considérer les paysages de l'agriculture biologique étroitement liés à la considération spatiale foucaldienne du panoptique.


« Vouloir-voir, pouvoir-voir, savoir-voir » : une lecture classique des paysages de l'AB

La première acception paysagère est le panorama, la vue d'ensemble (Sorre, 1961). La géographie classique a fait du paysage un objet qui se situe entre le proche et le lointain. Le paysage est alors un cliché photographique qui possède plusieurs plans dont un premier qui s'apparente à de la proximité. La vision est l'élément à mobiliser pour analyser le paysage. Les hommes ont une place minime au départ. Puis le paysage devient l'œuvre des sociétés tout en continuant à être lu par une entrée visuelle. Raffestin rappelle que cette conception fait de l'ordre une fin en soi du paysage (Raffestin, 1977). Il est le miroir attendu des sociétés. La proximité est alors perçue comme un facteur rassurant. Le paysage prend une connotation morale, une valeur décorative.

Formes paysagères classiques et agriculture biologique

Deffontaines a mis en place une méthode classique pour analyser les paysages de l'agriculture (Deffontaines, Ritter, Michaud, 2006). Cette vision privilégie l'observation. Il faut regarder rapidement un paysage puis poursuivre son observation en cherchant les points d'ancrage des objets observés. Le paysage acquiert une logique (ibid., 2006). L'agriculture est un matériau important de la fabrication des paysages (Rougerie, 1969). Dans cette conception, la proximité à l'espace est inhérent à la méthode, autrement dit, la notion de terrain est centrale pour mirer les formes paysagères. L'agriculture biologique devient alors une « espèce » d'agriculture au même titre que les autres systèmes agricoles.

Le « vu » suffit à classifier les objets qui s'organisent, eux, les uns par rapport aux autres. À la différence de l'agriculture conventionnelle, l'agriculture biologique produit des champs variés puisqu'une rotation des cultures est nécessaire au bon fonctionnement d'une exploitation bio. Le « pouvoir-voir » s'exprime alors par l'habileté de l'observateur à distinguer les cultures non habituelles comme des légumineux ou des protéagineux en grand nombre (par exemple les féveroles). L'initié (sous-entendu pour cette école de pensée, le géographe) a la capacité de distinguer un paysage bio d'un paysage non bio sans même analyser biologiquement les éléments. Toutefois, cette posture peut être trompeuse et les féveroles ou la rotation de culture ne sont pas spécifiques à l'agriculture biologique. L'observateur mobilise alors le troisième pôle de lecture paysagère afin de comprendre les processus, il fait appel au savoir-voir.
 

Processus paysagers classiques et agriculture biologique

Deffontaines, Ritter et Michaud posent la question du passage du « voir » au « comprendre » (Deffontaines,J.-P. et B., Ritter, Michaud, 2006). Toutefois, leur réponse n'est pas révolutionnaire, elle est classique et ces auteurs nous apprennent simplement à « savoir-voir ». La clé de lecture est, pour eux, la curiosité et le croisement des regards. Là encore, les processus classiques de compréhension des paysages passent inévitablement par la proximité puisque le paysage est « à la portée de main, à chacun sa part de visible » (ibid., 2006). Le but est donc de savoir-voir tout en ayant une grammaire paysagère (val, plaine, plateau, champs, cultures, etc.). Le savoir-voir se résume simplement aux indications topographiques et culturales mises en valeur par les hommes. Cette méthode limite énormément les compréhensions du paysage et ne permet pas, finalement, de savoir si le paysage est modelé par une agriculture biologique ou non.

Les auteurs classiques indiquent que pour savoir-voir un paysage, il est utile de confronter la carte IGN topographique et la carte géologique. Cependant, il ne s'agit plus de paysage puisque ces outils ne sont autres que des représentations et des projections. Comment voir et savoir si les parcelles ouvertes représentées sur la carte sont exploitées en bio ? Cette façon de concevoir les processus paysagers nous incite, en l'état actuel de notre raisonnement, à considérer que l'agriculture biologique ne produirait pas de paysage. Nous affirmons, immédiatement, qu'il n'en est rien de tel. L'agriculture biologique crée du paysage qui s'inscrit parfaitement dans des processus de proximité. Il faut donc continuer notre réflexion et essayer d'aller plus loin que cette première étape de lecture paysagère. Nous passons alors à la deuxième étape, celle qui consiste à comprendre les paysages par le biais des organisations et des dominations, par une entrée éminemment politique.

« Vouloir-organiser-dominer, pouvoir-organiser-dominer, savoir-organiser-dominer » : une lecture renouvelée des paysages de l'AB

Les relations entre individus sont laissées de côté dans l'optique minimaliste du paysage (Raffestin, 1977). Les quantitativistes et leurs « descendants » vont introduire la notion de territoire dans les lectures paysagères, ce qui donne encore plus d'importance à la notion de proximité. Les paysages et ses empreintes sociales sculptent le territoire, espace vécu et approprié. La mouvance marxiste (ou du moins structuraliste de gauche) offre un regard renouvelé sur les objets géographiques, le paysage n'échappant pas à cette règle. Nous passons donc du voir au « organiser-dominer ». En choisissant cette lecture, nous pouvons faire apparaître de nouveaux liens entre paysage, proximité et agriculture biologique. Bien sûr, et il en est de même pour l'approche classique développée précédemment, l'agriculture biologique est fortement marginale à l'époque où cette école de pensée investit la notion de paysage. Nous proposons seulement d'utiliser les critères édictés par ce courant pour les transposer à l'heure actuelle, en ayant conscience que nous sommes influencés par d'autres épistémologies plus présentes à l'heure actuelle.
 

Formes paysagères renouvelées et agriculture biologique

Le paysage se charge en valeur, en valeur d'utilisation. À partir de ce choix, les géographes peuvent concevoir le paysage comme l'antre des conflits nés des différences sociales. Nous reprenons l'analyse faite dans le dictionnaire Les Mots de la géographie (Brunet, Ferras, Théry, 1993). Les formes se structurent selon quatre valeurs :
  • La valeur d'usage. Elle est synonyme de proximité et de patrimonialisation des lieux observés. Le paysage devient alors le simple tableau peint par chaque auteur et possède en lui un jugement qui nous renseigne sur l'état d'âme de l'observateur. Par exemple, une exploitation céréalière bio intensive au cœur de la Brie offre un paysage jugé plus harmonieux, plus humain par les habitants du village concerné1. En réalité, il n'est pas question du paysage vu mais seulement de ce que les acteurs pensent de l'agriculture biologique et non du paysage produit par cette dernière.
  • La valeur marchande. Elle est le résultat du binôme dominants-dominés. De ce fait, le paysage peut devenir une valeur économique. Au sud de l'Essonne, un maraîcher développe des cressonnières biologiques. Il fait visiter son exploitation à des groupes en collaboration avec l'office du tourisme départemental. Il vend du paysage en essayant de montrer que l'agriculture bio est plus respectueuse de l'environnement. Pour cela, il a reconstitué entièrement sa cressonnière en replantant des arbres à papillon, des boulots, ainsi que d'autres arbustes à fleur. Le lieu paraît préservé. Les visiteurs se sentent comme dans un cocon, accueillant et respectueux. Pour comparer, il montre le paysage produit par les cressonnières non biologiques voisines (bassin en béton, mousses et algues d'eau douce envahissantes, etc.). Toutefois, il est question de manipulation paysagère. Ainsi, même un paysage de proximité produit par l'agriculture biologique peut être un paysage en quelque sorte disneylandisé (Brunel, 2006).
  • La valeur de conservation. Pour faire simple, c'est la muséification des paysages. Le paysage ne doit pas évoluer, il est tel qu'il est. Les acteurs des territoires concernés insèrent les paysages dans des dimensions passéistes, d'autant plus si le paysage est proche des acteurs qui sont en charge de sa conservation. Cette valeur se traduit par des phrases toutes faites à propos des paysages produits par l'agriculture biologique de proximité : « ce sont des paysages plus naturels », « c'est chez nous, il faut que ce soit joli et sain », « l'agriculture bio permet de conserver nos paysages abîmés par des décennies d'intensive2 »...
  • La valeur d'intégration. Ce sont les paysages unificateurs, qui rallient plusieurs acteurs entre eux formant des communautés nées des impressions paysagères (Berque, 2000). La proximité d'un agriculteur biologique entraîne chez les conventionnels un intérêt plus grand pour cette activité agricole que chez les conventionnels situés loin des agriculteurs biologiques (proximité aussi bien métrique qu'organisée). Des noyaux d'agriculteurs bio commencent à se fonder en Île-de-France, notamment en Seine-et-Marne, en Essonne et dans les Yvelines. Ces concentrations transforment les paysages de façon significative. Les modes de cultures diffèrent ainsi que les techniques, ce qui se traduit sur les paysages par des successions de couleurs et de textures différentes. L'agriculture biologique reconstruit des paysages en mosaïque. Le rapport dominant-dominé change et les marginaux deviennent moins marginaux.

Processus paysagers renouvelés et agriculture biologique

Les paysages deviennent, par l'entrée organiser-dominer, des arrangements d'objets à voir (Brunet et al., 1993). Le paysage est affaire de reproduction (capitaliste diront certains) tant et si bien que les processus paysagers sont extrêmement contrôlés par les dominants. Le paysage n'est pas « signification » mais « domination ». L'agriculture biologique s'est développée en alternative à l'agriculture conventionnelle. Les paysages qui naissent de l'agriculture bio sont donc fortement liés à l'agriculture conventionnelle. En Île-de-France, l'agriculture biologique est influencée par le productivisme. Les paysages issus de cette agriculture naissent tout autant de ce concept économique que les paysages de l'agriculture non biologique.

La proximité aussi bien des agricultures biologiques que conventionnelles joue dans l'élaboration paysagère. Les processus en termes de domination et d'organisation sont les mêmes que pour l'agriculture « classique ». Une exploitation de petite taille ne produit pas le même paysage qu'une grande exploitation qu'elle soit conventionnelle ou biologique. De plus, l'agriculture biologique francilienne constitue des paysages différents de l'agriculture biologique auvergnate. Alors, en effet, l'agriculture biologique permet de diversifier les paysages mais, pour être vraiment pertinent, il est utile de faire appel à la territorialité, à l'existence même des actions voulues, choisies ou non par les sociétés afin de lire toute la complexité des paysages de proximité liés à l'agriculture bio.

« Vouloir-exister, pouvoir-exister, savoir-exister » : une lecture sociale des paysages de l'AB

En passant du marxisme au post-structuralisme, la question centrale du paysage se déplace. Elle se focalise sur la territorialité. Cette dernière notion s'appuie fortement sur le vécu, l'existence et la proximité. Le paysage devient aussi le cadre de l'ordinaire et non plus simplement du spectaculaire. Nombres de géographes s'approprient cette notion en analysant les paysages (Raffestin, 1977, Di Méo, 1998, Donadieu, Périgord, 2005, Bigando, 2004, etc.). Toutefois, les objets paysagers changent sans pour autant que les formes et les processus disparaissent.

Formes paysagères sociales et agriculture biologique

Nous sélectionnons seulement deux formes paysagères liées aux territorialités. Il en existe plus mais cet article n'a pas pour objectif l'exhaustivité.

Un des premiers éléments qui forme des paysages de l'existence se résume en la formule suivante : des distances à l'autre repensées. Ces distances sont une des bases de la construction du concept de territorialité. Raffestin classe la territorialité en plusieurs catégories. Nous ne retiendrons que la territorialité situationniste qui se matérialise par la proxémie. La distance (non pas simplement métrique) est un critère incontournable pour le paysage. Le ressenti des acteurs met en place des distances au sein même des paysages. Des agriculteurs choisissent l'AB pour des raisons de santé, certains pour des raisons économiques ou par choix idéologiques et d'autres ne savent pas spécialement (Van Dam, 2007). Pourtant, ils construisent tous du paysage à partir de la même activité. Cependant, leur vision du paysage diffère énormément. Ceux qui ont choisi la conversion ou l'installation par idéologie vont glorifier les paysages mis en place par l'agriculture biologique en évoquant le retour des papillons, des coquelicots, des abeilles, des pissenlits, etc. D'autres ne sont pas sensibles à ces arguments et vont alors être bien plus proches des agriculteurs conventionnels. L'agriculture biologique fabrique donc des paysages différents et ces derniers ne sont pas simplement liés à l'activité en tant que telle mais principalement aux raisons d'existence de cette activité.

Une autre forme paysagère peut être analysée pour comprendre la mise en place des paysages issus de l'AB. Nous l'appelons « topie de communication ». Qu'est-ce donc ce néologisme ? Nous entendons par topie un lieu qui fait paysage. Nous l'associons à la communication puisque nous partons du principe foucaldien (et par ricochet raffestinien) que l'organisation sociale est fortement liée aux langages communicatifs. Nous prenons un exemple précis, celui d'un champ biologique au milieu d'un ensemble de champs non biologiques, au sud de l'Essonne. Sa particularité est son évolution dans le temps. Ce changement réside dans les communications entre les exploitants, et surtout entre les discours de génération. Un céréalier de la Beauce, au sud d'Étampes, décide pour des raisons de santé de se convertir en agriculture biologique en 2000. Cet exploitant est fils de paysan, moutonnier exactement. Dans les années 1960, l'exploitation se transforme et se spécialise dans les céréales intensives. Dans les années 1980, le fils reprend la suite de l'exploitation. Une fois en agriculture bio, il façonne le paysage via la rotation de culture et surtout l'introduction de nouvelles espèces et de fleurs permettant ainsi le retour de ruches sur ses terres. Les exploitants des alentours, d'abord sceptiques, vont ensuite nommer les parcelles voisines par l'appellation « les terres bio ». Le céréalier, qui commence à se diversifier, discute avec ses voisins pour les  rassurer et pour essayer de les convaincre de passer en agriculture biologique afin de créer un ensemble paysager pouvant accueillir des ruches en grand nombre. Son but est de redonner un nouveau visage au paysage qu'il côtoie tous les jours. Lors de mon entretien, nous avons longuement parlé des paysages qu'il souhaite revoir. En regardant de près, nous nous apercevons qu'il adopte une position nostalgique et désire retrouver les paysages de son enfance. Pour cela, il va même réussir à réunir les voisins afin de relancer l'élevage ovin en ce lieu. Une parcelle expérimentale va donc être dégagée de son capital foncier afin de réintroduire des moutons. Le paysage se modifie et seule, à l'heure actuelle, une agriculture biologique peut permettre le retour d'un paysage patrimonial et justifier une polyculture associée à l'élevage en Beauce.

Processus paysagers sociaux et agriculture biologique

Nous pouvons constater que les topies de communication sont à cheval entre des formes et des processus. Nous distinguons trois processus existentiels dans la fabrique paysagère.

L'échange est le processus principal de l'élaboration du paysage. Un paysage vit par les acteurs qui se l'approprient et le gèrent. Les échanges sont donc doubles. Tout d'abord, les agriculteurs biologiques se partagent le paysage avec les autres agriculteurs et les habitants proches. En communiquant, en échangeant des idées, ils élaborent des stratégies voulues ou non pour le conserver ou le changer. L'agriculture biologique est perçue comme une agriculture respectueuse de l'environnement et, en cela, elle fait partie intégrante des échanges environnementaux dits et édictés par les acteurs eux-mêmes. Autrement dit, elle est considérée comme une activité saine qui sculpte des paysages représentés comme sereins. Les échanges sont visibles aussi dans le paysage « agricole ». En effet, les parcelles reçoivent des cultures différentes chaque année, et les cycles végétatifs ne sont plus les mêmes que ceux de l'agriculture conventionnelle. Bref, les échanges sont une marque de « fabrique » des paysages du proche.

Un autre processus réside dans l'élaboration d'un système de relation multiscalaire et polymorphe, au même titre que les autres formes d'agriculture. Toutefois, l'agriculture biologique émane de processus différents que ceux de l'agriculture intensive et productiviste. Elle est plus insérée dans les logiques environnementales, dans des questions plus existentielles si nous nous fions aux témoignages récoltés lors de nos enquêtes de terrain. « Le même paysage dissimule plusieurs territorialités » (Raffestin, 1977) selon les sensibilités de chacun, de chaque agriculteur. Pour reprendre l'exemple de la future introduction de moutons en Beauce, les observateurs ne feront pas le lien directement avec l'agriculture biologique. Cependant, les acteurs qui s'investissent dans la défense et le développement de cette dernière connaissent parfaitement la relation existante entre le possible renouveau ovin et l'agriculture biologique. Il est nécessaire d'être sensibilisé aux questions environnementales pour savoir que ce nouveau paysage, avant tout perçu comme « alternatif » et « durable » émane de l'agriculture biologique.

Du paysage : un plaidoyer foucaldien

Cette quatrième partie est en quelque sorte une conclusion détaillée. En effet, nous avons déroulé tout au long de cet article les différentes postures possibles pour essayer de comprendre les formes et les processus de la mise en place du paysage de l'agriculture biologique francilienne. Maintenant, nous proposons d'élaborer un manifeste foucaldien pour conceptualiser le paysage par l'intermédiaire de la proximité.

Panoptique... la prison du paysage

Qu'est-ce que le panoptique ? Un philosophe utilitariste du XVIIIe siècle (Benjamin Bentham) imagine une architecture carcérale où les surveillants, du haut d'une tour, peuvent observer tous les prisonniers dans leur cellule sans que eux sachent s'ils sont observés ou non. Foucault analyse cette architecture des prisons et va la transposer à des modèles plus abstraits comme les usines, les écoles, les cliniques psychiatriques, etc. « Quoi d'étonnant si la prison ressemble aux usines, aux écoles, aux casernes, aux hôpitaux qui ressemblent aux prisons ? » (Foucault, 1975, p. 264). De ces analyses, nous pouvons en conclure que le panoptique s'assimile à l'assujettissement absolu du pouvoir dans un panorama de proximité.

Le panoptique n'est autre qu'un « amplificateur » qui permet « d'augmenter la production, développer l'économie, répandre l'instruction, élever le niveau de la morale publique, faire croître et multiplier » (Foucault, 1975, p. 242). Cette forme de contrôle se retrouve dans les paysages. Le pouvoir modèle les paysages. Par exemple, ce sont les tenants du libéralisme et du productivisme qui ont imposé le contrôle des paysages par l'ouverture des champs, par l'uniformisation des rangs de cultures. Celui qui installe ce pouvoir va entraîner une dynamique panoptique puisqu'il va mirer ses voisins et va même inciter les exploitants aux alentours à adopter le modèle dominant. L'agriculteur FNSEA (par exemple) va à l'encontre des pensées des agriculteurs alternatifs. Par sa manne de « contrôleurs », le conventionnel amplifie les contrôles sous-entendus de conformité au développement agricole. Les agriculteurs biologiques sont montrés du doigt par les autres tant ils diffèrent sur les manières de gérer leur exploitation. Les paysages de l'agriculture productiviste et intensive jouent le rôle de la tour de surveillance dans le système panoptique. Les parcelles biologiques sont les cellules. Pour Foucault, le panoptique est la forme la plus aboutie du pouvoir. Cela se traduit dans la fabrique des paysages.

Le panoptique est, dit Foucault, la dissociation entre le couple voir/être-vu. Cette distinction est capitale pour lire les paysages. Le pouvoir qui se traduit incontestablement dans les paysages annule les bases de la compréhension des paysages. Par exemple, tout au long de cet article, nous avons bien évidemment comparé l'agriculture biologique à l'agriculture conventionnelle. Les paysages de la première sont emprisonnés dans une logique « être-vu » puisqu'il faut une certaine expertise du paysage pour voir les formes produites par cette agriculture, alors que celles de l'agriculture conventionnelle sont tout bonnement vues du premier coup d'œil.

Panoptique... la libération du paysage

Toutefois, tout réside dans la visibilité. C'est la conclusion de cette partie qui fait office de conclusion générale. En effet, le regard peut changer et il est tout à fait possible de placer le paysage produit par la proximité d'une exploitation biologique au centre du dispositif panoptique. La tour de surveillance se matérialiserait par le paysage biologique qui surveillerait ainsi les paysages productivistes. Alors, le schéma s'inverserait complétement, et les paysages biologiques deviendraient les garants de la « morale » accusatrice des pollutions et des dégradations paysagères. Tout réside effectivement dans la visibilité, Foucault avait raison !

Mots-clés

Agriculture biologique, proximité, paysage, territorialité, Foucault, Raffestin
Organic Farming, proximity, landscape, territoriality, Foucault, Raffestin

Bibliographie

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Auteur

Nicolas Boivin

Postdoctorat en géographie, Inra UMR SAD-APT.
Courriel : nicolas.boivin@agroparistech.fr

Pour référencer cet article

Nicolas Boivin
Agriculture biologique, proximité et paysage
publié dans Projets de paysage le 20/01/2011

URL : http://www.projetsdepaysage.fr/fr/agriculture_biologique_proximit_et_paysage

  1. Recueil de témoignages dans le village de Choisy-en-Brie, enquêtes réalisées le 2 décembre 2009.
  2. Source : entretiens informels dans les villages visités lors des enquêtes de terrain entre 2009 et 2010.