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À la recherche du paysage dans la « forêt monumentale » de Guyane française à travers la culture amérindienne

The Search for a Landscape in the «Monumental Forest» of French Guyana through the Prism of the Amerindian Culture

03/07/2017

Résumé

La forêt couvre plus de 90 % du territoire de la Guyane française. Ce constat offre l'occasion de confronter la conception française du paysage et du patrimoine forestiers à celle des Amérindiens - « peuples premiers » de la région amazonienne - grâce à l'étude de leur cosmogonie et de leur expérience de cet espace. Cette étude s'appuie sur une réflexion issue d'une synthèse bibliographique. Elle vise à comprendre s'il existe une « vision paysagère » de la forêt propre aux Wayana, aux Wayãpi et aux Teko, à partir des notions de toponymie et d'esthétique. Dans un souci comparatif, la vision du paysage forestier guyanais du point de vue des pouvoirs publics français est abordée. Cette étude tend également à expliquer pourquoi cette forêt ne peut être considérée comme un « paysage culturel » unique. À cette occasion, les missions du Parc amazonien de Guyane, lieu de vie des Wayana, des Wayãpi et des Teko sont rappelées. Finalement, elle s'inscrit dans les débats autour du patrimoine forestier intimement liés au concept de « paysage culturel ».
More than 90% of French Guyana is covered by forests. This provides an opportunity for comparing the French notion of the landscape with that of the Amerindian population - the «first people» of the Amazonian region - thanks to a study of their cosmogony and their experience of this space. This study is based on bibliographical research and seeks to find out if there exists a «vision of the forest landscape» among the Wayana, Wayãpi and Teko, on the basis of toponymic and aesthetic notions. The perspective of the French authorities is examined in view of conducting a comparative study. The study is also an attempt to explain why this forest cannot be considered as a single «cultural landscape». The missions of the Amazonian Park of Guyana, where the Wayana, Wayãpi and Teko live, are presented and in the last part of the article, the notion of forest heritage, closely related to that of the cultural landscape, is discussed.

Texte

« Le monde fut créé ainsi : d'abord, la Terre et le Ciel. Puis, la forêt, en même temps que l'eau. » Alasuka, 1976, dans Grenand, F., 1982, p. 51

La forêt guyanaise offre l'opportunité de questionner la notion de paysage et de patrimoine forestiers à travers la cosmogonie et la perception amérindiennes, à l'aune de la vision française1 de cet espace. Il s'agit de comprendre, à travers une approche ethnologique, si les Amérindiens Wayana, Wayãpi et Teko, populations autochtones au sein d'une société pluriethnique guyanaise, perçoivent le paysage dans cette forêt. Cet article ne résulte pas d'une étude de terrain, mais d'une synthèse bibliographique interdisciplinaire. De façon générale, nous nous référons à des études ethnographiques ainsi qu'à une étude sur l'esthétique et à un essai d'écologie historique visant à mieux comprendre le rapport des Wayana, des Wayãpi et des Teko à leur environnement forestier. Nous nous attachons, dans un premier temps, à comprendre s'il existe une « vision paysagère2 » propre à ces populations. Nous basons ainsi notre réflexion sur un débat portant sur l'existence du paysage dans les « sociétés exotiques » (Lamaison et Cloarec, 1991). La description du paysage forestier réalisée par la Direction de l'environnement, de l'aménagement et du logement (DEAL) de Guyane, représentant l'autorité politique et les pouvoirs publics, offre des outils comparatifs. Dans un deuxième temps, nous nous appliquons à démontrer pourquoi la forêt guyanaise pourrait être considérée comme un « paysage culturel3 » pour les Amérindiens Wayana, Wayãpi et Teko. La description des missions du Parc amazonien de Guyane, lieu de vie de ces populations, est ici essentielle. Enfin, afin d'approfondir notre analyse, le concept de patrimoine forestier, intimement lié à celui de « paysage culturel », est envisagé, selon un regard croisé et pluridisciplinaire.

Une « vision paysagère » propre aux Wayana, aux Wayãpi et aux Teko ?

L'appréhension du paysage varie selon les époques, les civilisations, les régimes politiques, l'organisation des sociétés et la place que chacun y occupe. Celui-ci se fonde avant tout sur des représentations sociales et culturelles (Besse, 2009). En outre, l'opération qui consiste à transformer un milieu en environnement, puis en terroir, ne produit pas nécessairement du paysage (Pérez, 2013, chap. 6). « Pour qu'il y ait du paysage, il faut que s'instaure une relation esthétique tripartite entre un sujet regardant [...], un dispositif de sélection de champ et d'organisation de la vision [...], et un morceau de milieu à contempler. » (ibid.)
La notion même de paysage n'est donc pas universelle et certaines civilisations sont parfois décrites comme « non paysagères » (Berque, 1995, p. 39-70). Notre conception du paysage n'est, par conséquent, pas nécessairement conforme à celle des populations amazoniennes originelles (Descola, 2005, p. 440). Selon Claude Lévi-Strauss, « la notion de paysage n'appartient qu'aux sociétés où des artistes ont voulu le représenter [...] Ce que nous entendons par paysage concerne une nature profondément aménagée et transformée par l'homme » (Lamaison et Cloarec, 1991, p. 153).

Qu'en est-il alors des Amérindiens, habitants les plus anciens du territoire guyanais ? Ont-ils une « vision paysagère » et si oui, est-elle unique ou plurielle ? Bien que la Guyane compte actuellement sept « nations » amérindiennes4, réparties sur l'ensemble du territoire, nous nous intéresserons plus précisément à celles qui vivent au sud de la Guyane, dans la « forêt monumentale5 » et à propos desquelles nous détenons le plus d'informations, les Wayana, les Wayãpi et les Teko. Les Wayana6 vivent au sud-ouest, le long du Maroni, à Maripa-Soula et aux alentours. Les Wayãpi7 sont aujourd'hui installés le long de l'Oyapock, au sud-est, notamment dans le village de Camopi et, plus en amont, à Trois-Sauts. Les Teko8 vivent aujourd'hui aux abords du fleuve Tampok et de la rivière Camopi (Grenand, P. et al., 2016, p. 1). Selon les dernières estimations de Damien Davy et de Pierre Grenand, au moins 11 000 Amérindiens vivent en Guyane. Il s'agit donc d'une population devenue minoritaire (environ 4 % de la population totale guyanaise), mais dont l'antériorité sur le territoire et le lien culturel à celui-ci justifient néanmoins notre réflexion. La connaissance que les Amérindiens ont de leur milieu, et plus particulièrement de la forêt, est en effet multiséculaire. Leur culture s'exerce en symbiose avec le monde végétal et animal, bien que la transmission n'ait pas toujours perduré. En outre, la sédentarisation, l'assimilation ainsi que le métissage ont pu contribuer à transformer leurs pratiques culturelles. Pourtant, de récentes études de terrain permettent de connaître la façon spécifique dont certains nomment les lieux qu'ils connaissent et parcourent. Ainsi, deux recherches menées, d'une part, auprès des Wayana sur la toponymie du Litani (Fleury et al., 2016) et, d'autre part, auprès des Teko et des Wayãpi (Grenand, P et al., 2016), nous apprennent que certains marqueurs significatifs de l'environnement ou du territoire (végétaux ou minéraux), au même titre que des animaux réels ou mythiques, des monstres, ou certains faits et personnages historiques ou anecdotiques, servent à créer les toponymes de lieux-dits, de villages, de cours d'eau ou de sauts. Pour la flore, les « points de repères remarquables » peuvent être des ensembles arborés ou un élément isolé comme un arbre. Chez les Wayana, on trouve certains toponymes tels que kulumulihpan : le lieu des bambous (Fleury et al., 2016, chap. 24) ou konopamïï, dont l'ancien nom était tëpuenetop9 : « lieu où l'on voit l'inselberg » (ibid., chap. 29). Chez les Teko et les Wayãpi, les sauts marqués par un peuplement de bambous à crochets : « kulumuli ɨtu » ou « kulÅ©buli ɨtu » sont nommés comme tels (Grenand, P et al., 2016, p. 3). Par ailleurs, chez les Wayãpi, on nomme un village du nom de son arbre dominant, auquel on adjoint l'indicateur de fonction wɨ « sous », les ruisseaux ou les collines peuvent être désignés par un nom de plante suivi du morphème de dérivation tɨ « nombreux » (Grenand, P., 1982, p. 82-83). Chez les Wayãpi et les Teko, les lieux-dits sont répartis selon des points et des lignes (cours d'eau) remarquables, plutôt que par des zones ou des aires (Grenand, P et al., 2016, p. 2). Le repérage des itinéraires est possible grâce à des encoches, des arbustes cassés ou coupés, ainsi qu'à des repères tels qu'un arbre monumental, une espèce arborescente dominante, un cours d'eau, le sens du courant, ou un ancien village et la forêt qui le remplace (Grenand, P., 1982, p. 82). Ces « points remarquables » sont combinés à l'orientation en fonction de la course du soleil. On avance en regardant l'est « le début du chemin du soleil », l'ouest est derrière soi, le sud « à main droite » et le nord « à main gauche » (ibid.). Ces études sur la toponymie nous apprennent donc que les Wayana, les Wayãpi ou les Teko perçoivent les éléments isolés, mais aussi les groupes arborés et certains points de vue et qu'ils leur servent de repères pour se déplacer dans la forêt. Une relation s'établit entre un sujet regardant, un dispositif de sélection de champ et d'organisation de la vision, et un segment de milieu à contempler. Mais est-elle purement fonctionnelle ou peut-elle être esthétique ? Par ailleurs, il apparaît évident que la perception d'un point de vue embrassant l'horizon n'est possible que depuis le bord d'un fleuve ou depuis un promontoire. À cet égard, Philippe Descola rappelle que les bords des rivières sont des lieux fortement marqués par les activités rituelles et les associations symboliques chez les Indiens Achuar d'Amazonie (Lamaison et Cloarec, 1991, p. 157). Il précise que le seul moment où il entendit un Indien Achuar donner un jugement esthétique « un Indien a dit que c'était beau » fut devant un horizon ouvert, à l'orée de la forêt profonde, en débouchant sur un immense fleuve. Ses compagnons de route se sont en effet « arrêtés et sont restés une demi-heure à contempler la vue » (ibid.). C'est donc bien ici l'ouverture du champ de vision et l'apparition d'un « morceau de milieu à contempler » qui permettent la « vision paysagère ». Pourtant, selon lui, il n'y a pas « d'extériorité de la nature » (condition première pour qu'il y ait représentation du paysage) chez les Achuar, car la « nature n'y est qu'un collectif de non-humains immanent au champ social ». Alors, quelle pourrait être la signification de cette contemplation ? Ainsi, les changements d'écosystèmes, comme nous l'avons vu pour les Wayana, les Wayãpi et les Teko, seraient uniquement perçus comme des marqueurs et jamais comme des paysages. En revanche, toujours selon l'étude de Philippe Descola, les jardins des Achuar pourraient constituer « des paysages en miniature, car ils représentent un modèle réduit de l'environnement naturel » (ibid.). Dans notre cas, les plantes cultivées étant apparentées chez certaines ethnies à de la chaire animale10, cela semble peu plausible, mais resterait à approfondir. Et, alors que l'on pensait que l'intervention de l'homme n'avait eu que peu d'impact sur la forêt, on sait aujourd'hui qu'au contraire, les populations précolombiennes ont fortement contribué à façonner la forêt que l'on connaît (Rostain, 2016, p. 79). Ainsi, l'affirmation de Claude Lévi-Strauss selon laquelle « le paysage ne concerne une nature que profondément aménagée et modifiée par l'homme » pose ici question. En revanche, l'absence de tentatives de représentation du paysage de la part des Wayana, des Wayãpi et des Teko nous amène à penser qu'ils sont dans l'incapacité de le concevoir. Mais, alors, comment envisagent-ils l'esthétique ?

L'esthétique, la transe chamanique et la forêt

Lorsque nous nous intéressons à la notion de beauté et d'esthétique chez les Wayana, nous rencontrons des mots de vocabulaire significatifs, dont makpe signifiant à la fois « beau » et « bien » ou « ce qui plaît » (Camargo et al., 2009). Enepophak{ë} signifie « ce qui est beau à voir » (ibid.). Néanmoins, nous ignorons si ces mots peuvent être utilisés pour désigner une « portion de territoire », ou uniquement des éléments distincts (pierre, arbre, saut, etc.), objet ou personne. Les seuls travaux menés sur l'esthétique chez les Wayana au Brésil concernent la vannerie. La décoration y exprime un ordre conceptuel et représentatif, différent du vécu (Velthem, 2005, p. 223-224). Les modèles décoratifs de vannerie sont liés au « serpent surnaturel » (tuluperê) et considérés comme la peinture corporelle de cette « entité surnaturelle » (ibid., p. 224). Une étude approfondie de ceux-ci souligne le rapport à la prédation animale et surnaturelle et les sens de la métamorphose, dont leur art et leur esthétique s'inspirent largement (ibid., p. 224-225). L'esthétique serait donc liée à la forêt, en tant que lieu de chasse, et à la transe chamanique durant laquelle s'opèrent les métamorphoses. De même, Els Lagrou établit un lien entre le dessin, l'abstraction, les transformations et les esprits chez les Amérindiens Cashinahua au Brésil (Lagrou, 2011). Selon lui, il existe un parallèle entre rituel, art et chamanisme, qui sont autant de « techniques de médiation » et qui « montrent une réalité non visible à l'œil nu » (ibid., chap. 44). Cette considération pourrait d'ailleurs s'appliquer aux ciels de case wayana (maluwana11) ornés uniquement de monstres et d'esprits du fleuve et de la forêt issus de leur mythologie, tels que le kuliputpë « tortue », le tokokosi « chenille urticante », le wasilimë « tamanoir » ou l'apuweika « félin à deux têtes » (figure. 1).

Figure 1. « Minesteli Ananuman travaille sur un ciel de case », 3 mai 2012. © Parc amazonien de Guyane (PAG) - Géraldine Jaffrelot.

Il n'est pas aisé de transposer cette notion d'esthétique liée à la vannerie à celle de paysage. Pourtant, si nous prenons en compte les liens ténus entre esthétique, art et métamorphoses, la vision intérieure vécue pendant l'expérience chamanique pourrait constituer un autre moyen d'appréhender une « vision paysagère » de la forêt par les Wayana, les Wayãpi ou les Teko. L'analyse des poèmes de Diana Lichy12 par Élisabeth Bertin expose la façon dont elle rend en effet intelligible l'expérience chamanique vécue par les Amérindiens au Vénézuela, en donnant accès à un « voyage onirique » (Bertin, 2012, chap. 2 et 3). Cette vision pourrait sans doute être transposée aux Wayana, Wayãpi ou Teko, mais il ne s'agit là que d'une hypothèse. Les poèmes mettent en avant le choix de représentations ascensionnelles qui permettrait la mise en place d'une situation physique et psychique favorisant le contournement de l'obturation de l'horizon propre à la forêt tropicale (ibid., chap. 10). Le monde décrit dans ces poèmes est quasiment incolore, seul le noir est évoqué et le rouge suggéré (ibid., chap. 12). L'élément aqueux est très présent (pluie ou fleuve en suspension) et « facilite la percée vers les rêves » (ibid., chap. 13 et 14). Il en est de même pour l'élément sylvestre qui « transcende le cadre réaliste pour acquérir une vie propre » (ibid., chap. 15). L'élément le plus significatif est la musique qui joue un rôle essentiel dans les manifestations rituelles du chamanisme (ibid.). « L'ouïe est indéniablement le sens qui domine : tout fait du bruit : la forêt, la pluie, le fleuve, les animaux, et même les pierres [...] Tout vit et vibre. » (ibid., chap. 17.) L'itinérance et l'élévation y sont deux éléments prépondérants permettant de passer du paysage réel au paysage imaginaire (ibid., chap. 18 et 20). Toutes ces considérations nous amènent donc à supposer que la vision intérieure vécue lors de transes chamaniques pourrait s'apparenter à une « vision paysagère » et s'appliquer aux Amérindiens Wayana, Wayãpi et Teko. Nous sommes là bien loin de l'appréhension et de la description du paysage forestier par les pouvoirs publics.

Le paysage forestier guyanais selon les pouvoirs publics français

Aujourd'hui, en Guyane, la description des paysages est régie par le dispositif législatif français réparti dans cinq codes : environnement, urbanisme, forestier, rural, patrimoine (ministère de l'Écologie et du Développement durable, 2007), mais également par la Convention européenne du paysage, selon laquelle « le paysage désigne une partie de territoire telle que perçue par les populations, dont le caractère résulte de l'action de facteurs naturels et/ou humains et de leurs interrelations » (Conseil de l'Europe, 2000).

Dans les cultures occidentales, le mot « paysage » fut au départ synonyme de représentation ou d'œuvre d'art, avant de devenir la vue elle-même (Brinckerhoff, 2003, p. 45). Aujourd'hui, il exprime tantôt l'idée de « configuration du terrain », tantôt celle d'un ensemble appréhendé d'un seul regard (Berque, 1995, p. 105-106). On utilise dorénavant le même mot pour la chose et sa représentation. La Convention européenne met, elle, l'accent sur la perception de la configuration du terrain liée à sa constante évolution du fait de facteurs naturels autant qu'humains. Avant d'aborder la notion de paysage, rappelons quelques caractéristiques géographiques du territoire guyanais et de sa forêt. La Guyane française est une collectivité territoriale française d'outre-mer située au nord-est du continent sud-américain et du bassin amazonien. Elle appartient à la grande région de l'Amazonie13 et s'étend sur une superficie de 83 533,9 km2. La superficie de ce territoire rattaché à la France par le traité d'Utrecht en 1713 est restée, depuis, à peu près stable (Bonneau, 2010, p. 7). La Guyane partage 730 km de frontières fluviales et terrestres avec le Brésil et 520 km avec le Suriname. Parmi les habitants dénombrés en Guyane14, les ethnies et nationalités d'origine sont nombreuses. La densité de population y est faible, de l'ordre de 2,9 habitant au km2, et se concentre sur le cordon littoral (DEAL, 2010-2016). La forêt couvre plus de 90 % de sa surface, soit près de 8 millions d'hectares. Il s'agit d'une forêt de type « tropical humide » ou « équatorial », dont les sols issus de roches volcaniques, granitiques ou schisteuses sont peu fertiles et fragiles. Selon la DEAL (ibid.), on peut définir onze unités paysagères15 en Guyane, dont la plus importante, en matière de superficie et de symbolique, est la « forêt monumentale ». Cette forêt s'étend, au-delà de la bande côtière, du nord à l'extrême sud du territoire. Elle est installée sur un relief « en demi-orange », composé de collines (ibid.) (figure 2) et d'où émergent ponctuellement de nombreux inselbergs16 (figure 6).

Figure 2. « Vue aérienne de la forêt guyanaise, région de Saül », 29 mars 2012. © PAG, Guillaume Feuillet.

Le point culminant du territoire s'élève à 851 mètres d'altitude. L'unité paysagère de la forêt monumentale est délimitée au nord par les savanes et à l'est et à l'ouest par deux fleuves, l'Oyapock et le Maroni (ibid.). Malgré tout, une continuité paysagère existe avec les forêts du Suriname et du Brésil voisins, du fait de l'existence d'un massif forestier plus large à l'échelle de l'Amazonie. Le sous-bois, contrairement à l'idée communément admise, n'est pas forcément impénétrable, mais il est sombre, car 90 % de la lumière est interceptée par les arbres les plus élevés (Bonneau, 2010, p. 28-30) (figure 3). Il est surmonté d'un étage moyen pouvant atteindre 35 à 40 mètres de hauteur, dont le couvert est fermé. Enfin, les cimes dominantes, ou arbres émergents, atteignent 40 à 45 mètres, selon une répartition moyenne d'une dizaine d'arbres à l'hectare. Cette prédominance ponctuelle, sur la canopée, est bien visible depuis un point de vue panoramique surélevé (ibid.). Il s'agit d'une forêt sempervirente car la plupart des arbres des étages supérieurs ne perdent pas leurs feuilles et fleurissent selon un cycle spécifique à chaque espèce (figure 4).

Figure 3. « Ambiance de sous-bois au sommet du mont Itoupé », 23 novembre 2014. © PAG - Guillaume Feuillet.

Figure 4. « Floraison différée, en périphérie de Cayenne », 15 août 2015. © Fabienne Boursier.

De nombreux cours d'eau, fleuves ou criques17 innervent le territoire et forment les « grands paysages fluviaux », autre unité paysagère identifiée par la DEAL (ibid.). Ceux-ci sont étroitement liés aux paysages forestiers et associés aux quatre grands fleuves de Guyane : le Maroni (figure 5), la Mana, l'Approuague et l'Oyapock (ibid.). Cependant, la multitude de cours d'eau sur le territoire, depuis la grande étendue d'eau sans dénivelé aux « sauts » et rapides de petites criques, offre de nombreux paysages. Ces paysages varient selon la saison, sèche ou humide (figures 5 et 6). Les cours d'eau offrent, en outre, une « vision paysagère » (figure 5) que ne permet pas l'intérieur de la forêt (figure 3).

Figure 5. « Sur le fleuve Maroni », 18 septembre 2016. © Fabienne Boursier.

Figure 6. « Vue aérienne des affleurements rocheux de la rivière Marouini en saison sèche. En arrière-plan, la roche Koutou », 29 octobre 2012. © PAG - Guillaume Feuillet.

Une grande variété de sous-unités paysagères se distingue, en outre, à l'intérieur de la « forêt monumentale », du fait, notamment, d'une grande diversité d'espèces végétales, de configurations géomorphologiques diverses ou d'activités humaines, allant du village amérindien et de ses abattis à l'exploitation minière industrielle (ibid.). L'évolution des paysages du fait des activités humaines est prise en compte et le mitage progressif des lisières semble préoccupant (ibid.). Bien que l'unité paysagère de la forêt constitue la « matrice des paysages guyanais », en tant qu'horizon ou élément principal, et soit « interprétée ou vécue pleinement par chaque culture », son appréhension est pourtant rare du fait d'une accessibilité difficile (ibid.). Qu'ils soient Amérindiens, militaires, gestionnaires, orpailleurs, explorateurs, chercheurs ou touristes18, les arpenteurs y sont minoritaires (ibid.). L'accessibilité est parfois rendue possible grâce aux fleuves, à quelques pistes ou layons en lisière, et plus récemment grâce à des liaisons aériennes régulières intérieures vers Maripa-Soula, Saül et Grand-Santi.
Ces contraintes rendent persistante l'impression de terre inconnue, ce qui amène finalement à affirmer que « faute d'individu pour le percevoir, le paysage n'existe donc pas » (ibid.). L'Atlas des paysages de Guyane développe, de ce fait, davantage les paysages littoraux du nord du territoire, considérant la « forêt monumentale » comme une seule entité. Au nord, la majorité du parc forestier (5,3 millions d'hectares) est gérée par l'Office national des forêts. Il existe par ailleurs plusieurs dispositifs de protection de la forêt guyanaise, parmi lesquels le Parc amazonien de Guyane19, lieu de vie des Wayana, des Wayãpi et des Teko, à l'extrême sud du territoire et auquel nous allons nous intéresser.

Le sud du territoire : lieu de vie des Wayana, des Wayãpi et des Teko

Le Parc amazonien de Guyane, parc national20, fut conçu en 200721. La zone créée dans les années 1970, dont l'accès est soumis à autorisation par arrêté préfectoral, est toujours en vigueur (figure 8) (Davy et al., 2012, chap. 18). La gestion du territoire se fait conjointement avec les communautés d'habitants bénéficiant de zones de droits d'usage collectifs (ZDUC)22 (figure 7).

Figure 7. « Carte du Parc amazonien de Guyane et ZDUC », [s. d.]. © PAG - SIG (PJ).

La zone de cœur dédiée à la « conservation des patrimoines exceptionnels » s'étend sur 2,03 millions d'hectares (figure 7). La zone de libre adhésion dédiée au « développement local et durable adapté aux activités humaines » s'étend sur 1,36 million d'hectares (figure 7). Le Parc englobe les communes de Maripa-Soula, Papaïchton, Camopi, Saül et Saint-Élie. Près de 20 000 habitants vivent dans cet espace protégé, principalement Amérindiens (Wayana, Wayãpi, Apalaï et Teko), Noirs marrons (Aluku) et Créoles. Il est frontalier du parc national brésilien des Tumucumaques23 (figure 8).

Figure 8. « Carte du Parc amazonien de Guyane et du Parc national brésilien des Tumucumaques », 28 juillet 2015. © PAG - SIG (PJ).

Les missions spécifiques du Parc amazonien sont, par conséquent, la protection du patrimoine naturel, dont la forêt, mais aussi l'accompagnement au développement économique local et durable dans le respect du mode de vie des populations, ainsi que la préservation et la valorisation de leur patrimoine culturel. Bien que sa charte propose d'établir un lien entre les systèmes politique et administratif français et les règles coutumières locales, d'adapter les politiques publiques et les réglementations aux réalités des territoires (Tritsch, 2013, p. 342), les populations locales se sentent parfois exclues des décisions prises au sein du Parc. L'action de l'État français contre l'orpaillage illégal est, par exemple, jugée trop timide et le Parc tenu pour responsable d'une situation durement ressentie. Le zonage du territoire est également source de discussions et de désaccords. En effet, « le besoin de délimitation est intrinsèque à la vision occidentale de propriété et s'oppose au mode de vie indigène et à la vision tribale de la terre » (ibid., p. 15). Mais les Amérindiens ont appris à s'approprier les concepts occidentaux de « territoire fermé, limité et exclusif » qui favorise l'émergence d'une identité ethnique (ibid., p. 17-18). Ils ont d'ailleurs obtenu, en 1987, la création des ZDUC (figure 7), dont les usages permettent la transmission de savoirs et savoir-faire, entravés ailleurs, ainsi que la pérennisation et l'enrichissement d'un mode de vie et d'une culture (Davy et Filoche, 2014, p. 87). Ces zones ont été créées suite au refus de la France de ratifier la convention n° 169 de l'Organisation internationale du travail (OIT) de 1989 qui prône l'autonomie des populations autochtones, le droit à la terre et la participation à l'ensemble des décisions politiques les concernant24. Cette convention est, en effet, contraire à l'article premier de sa constitution qui reconnaît le peuple français comme un et indivisible. Par ailleurs, la population amérindienne est toujours en proie à de sérieuses difficultés, au nombre desquelles on compte l'échec scolaire, l'alcoolisme, ou la perte de repères due, en partie, au prosélytisme des Églises évangéliques. Par ailleurs, le territoire sur lequel évoluaient traditionnellement les Wayana, les Wayãpi et les Teko est dorénavant délimité par les frontières entre la Guyane, le Brésil et le Suriname. Il apparaît donc que les tentatives de protection et d'aide au développement entrent parfois en contradiction. Cela nous amène à nous intéresser davantage à la valeur accordée à la forêt par les Wayana, les Wayãpi et les Teko, au-delà de leur perception du paysage forestier.

La forêt guyanaise : un paysage culturel ?

Les traces les plus anciennes de peuplements humains en Amazonie sont datées d'environ 10 000 ans (Rostain, 2016, p. 38) et les premières implantations sédentaires sur les savanes de la région côtière de Guyane française remontent à environ 8 000 ans (ibid., p. 103-104). Et, si certains groupes ne sont arrivés sur ce territoire qu'au XIXe siècle, ils vivaient néanmoins déjà dans le bassin amazonien. On estime à environ 30 000 le nombre d'Amérindiens présents sur le territoire au XVIe siècle, avant l'arrivée des Européens (Grenand, F. et P., 1979, p. 363). Certains Amérindiens demeurent aujourd'hui les seuls à vivre en amont des fleuves et dans « l'intérieur le plus profond », au sud du territoire. Leur mode de vie traditionnel se caractérise par l'agriculture itinérante sur brûlis (les abattis), la chasse, la pêche et l'artisanat. Comme nous allons le découvrir, chez les Wayana, les Wayãpi et les Teko, l'homme est en interaction permanente avec un espace réglementé et peuplé d'esprits et de monstres. Dans leur cosmogonie, nous distinguons trois zones, depuis le village, espace civilisé et construit, en passant par l'abattis, zone défrichée, jusqu'à la forêt, espace sauvage et lieu de métamorphoses et de vie des esprits, mais aussi aire de parcours quotidien ou secondaire. L'homme vit essentiellement dans la clairière (village et abattis) et les esprits évoluent dans la forêt. Pour les Wayana, ce lieu est inquiétant et exige le respect, car il abrite de « puissants esprits menaçants » (Fleury et al., 2016, chap. 224). Pour les Wayãpi, chaque arbre peut abriter un « mauvais esprit » añã ou un « maître des arbres » wɨlaya (Grenand, P., 1980, p. 43). La forêt étant le lieu de la chasse, c'est à cette occasion que les hommes y rencontrent les esprits et risquent l'ensauvagement. Toute rupture d'interdit, notamment alimentaire liée de fait à la chasse en forêt, peut générer des pathologies pour l'homme ou sa descendance. Le chamane25, grâce à des techniques de transe, établit le lien entre le monde des esprits et la communauté ou l'individu et permet des transmutations salvatrices (Grenand, F., 1982, p. 366). Les transmutations d'état ou de fonction font partie de leur univers quotidien et sont des éléments importants de leur cosmogonie (ibid., p. 14-16). Par ailleurs, le végétal constitue un médiateur entre l'homme et l'animal et peut également guérir (Grenand, P., 1980, p. 44). Dans la cosmogonie Wayãpi, la forêt était première (Grenand, F., 1982, p. 51-52). Le Ka'a pourrait ainsi se traduire par « forêt véritable » ou encore « le lieu, l'étant-là primordial » (Grenand, P., 1980, p. 34). Leur mythologie oppose donc forêt et non-forêt, faisant des autres formations végétales des « falsifications » (ibid.). Outre la forêt, il existe une autre catégorie végétale sauvage, non nommée, incluant des formations dont certaines sont liées à l'homme comme les vieux abattis ou les palmeraies monospécifiques (ibid.). Au-delà, une « frontière infranchissable » existe entre végétal sauvage et végétal cultivé synonyme de chaire animale (ibid., p. 43). L'agriculture ne correspond donc pas à une domestication par l'homme du monde végétal (ibid.). Par ailleurs, les Wayãpi distinguent l'arbre, l'herbe ou l'arbuste et la liane. Comme les Teko, ils nomment 1 200 taxons végétaux, utilisent 272 plantes médicinales et, parmi 200 plantes à usage technique, 57 pour la seule activité de vannerie (Grenand, P. et al., 2016, p. 3). La constitution de l'ethnie wayana est par ailleurs concomitante de l'appropriation de la rivière. Elle se fait en même temps que l'accès aux biens occidentaux, mais « au détriment de la connaissance chamanique des plantes et de la forêt » (Fleury et al., 2016, chap. 225). Certains récits font d'ailleurs mention d'affrontements entre les ancêtres sauvages vivant dans la forêt et sous son emprise, les Mawayana, et les Wayana sortis de la forêt et jugés plus civilisés (Chapuis et Rivière, 2003, p. 523-535). Nous en déduisons donc une spécificité propre aux Wayana. Mais, de façon générale, les Amérindiens de l'intérieur de la forêt étaient autrefois plus marcheurs que navigateurs et n'étaient pas toujours installés près des cours d'eau (Rostain, 2016, p. 79). La Guyane précolombienne devait être quadrillée d'un dense réseau de chemins régulièrement entretenus, reliant les villages, où l'on circulait en permanence (ibid.).
Par ailleurs, contrairement à une autre idée communément admise, la forêt n'a pas toujours été telle que nous la connaissons aujourd'hui et n'a pas toujours recouvert l'intégralité du territoire (ibid., p. 78-79). Des premières sélections d'espèces utiles à l'apparition de l'agriculture, puis de la mise en place de techniques telles que les champs surélevés à l'utilisation de la terra preta26, l'homme a contribué à façonner la forêt actuelle et est resté en parfaite harmonie avec son milieu (ibid., p. 79 et p. 99). Pour toutes les raisons que nous venons d'évoquer, la « forêt monumentale » guyanaise ne saurait donc être assimilée à un unique « paysage culturel », mais bien à des variantes, selon des caractères propres à chaque ethnie.

Le patrimoine forestier : visions croisées

Cela nous amène à aborder le concept de patrimoine forestier, en matière de perception, de choix et de politiques publiques à conduire sur le territoire guyanais. Tout d'abord, la protection du patrimoine forestier diffère selon les acteurs (habitants, élus, personnels d'administration, militaires, associations écologistes, etc.). Il arrive d'ailleurs que le mode de vie des Amérindiens entre en conflit avec la gestion de la protection et la valorisation du domaine forestier (Fleury et al., 2011, p. 197). De même, la commercialisation de l'artisanat traditionnel, issu du patrimoine immatériel, peut se heurter à la législation sur la protection des espèces (ibid.). Le patrimoine immatériel tel que conçu par les chercheurs s'oppose ensuite aux « modes de possession et de [non] transmission des biens » chez les Amérindiens (ibid.). En effet, ces derniers n'attachent pas autant d'intérêt au passé ou à la « transmission d'une mémoire collective » que d'autres populations, à l'instar des Bushinengés (Collomb, 2011, p. 342-343). Néanmoins, les mentalités évoluent, notamment en raison de la scolarisation, ce qui provoque un nouveau rapport à l'Histoire et à l'idée de patrimonialisation (ibid.). Enfin, celle-ci offre une profondeur temporelle à la territorialisation (ibid.). De plus, si, en Guyane, l'exploitation industrielle des produits forestiers reste, pour l'instant, assez modeste27, la richesse de la forêt guyanaise et la commercialisation de ses ressources pourraient susciter de nombreuses convoitises28. Dans cette perspective, les bénéfices devraient idéalement revenir « en priorité aux descendants de ceux qui ont su assurer la transmission des savoirs "traditionnels"29 » (Elfort, 2011, p. 183), ce qui, aujourd'hui, paraît assez utopique. Rappelons que pour les Wayana, les Wayãpi et les Teko, d'une part, l'arbre constitue un élément fondamental qui sert de repère dans la forêt et parfois d'abri aux esprits et, d'autre part, le végétal possède des vertus soignantes. En outre, les ressources forestières, transformées dans un cadre artisanal, peuvent contribuer au développement économique local, dans des domaines aussi divers que l'architecture, la pharmacopée, la médecine, les usages alimentaires, la chasse (arcs et flèches traditionnels), les moyens de transport (pagaies et pirogues traditionnelles) (figure 9), la teinturerie, les objets d'usage courant en vannerie ou en céramique, les vêtements ou l'ornementation. À titre d'exemple, la vannerie se pratique à partir des aroumans chez les Teko, les Wayãpi, les Wayana et les Apalaï (Davy, 2015, p. 8), et notamment lors du maraké30. La cosmogonie amérindienne y fait abondamment référence (ibid., p. 10). Force est donc de constater que les savoir-faire artisanaux associés à la forêt doivent être considérés comme des patrimoines immatériels à protéger. D'ores et déjà, l'association locale GADEPAM, de même que certains événements culturels31 organisés en partenariat avec le Parc amazonien, visent à sauvegarder et à valoriser ce patrimoine dans une perspective de commerce équitable et solidaire (ibid., p. 58-59).

Figure 9. « Bertrand Alouman fabrique une pagaie. Village Pina, Oyapock », 10 mars 2012 © PAG - Guillaume Feuillet.

Conclusion

Cette réflexion nous a donc permis d'approcher la « vision paysagère » de la forêt propre aux Wayana, aux Wayãpi et aux Teko. Cette vision semble manifestement plus utilitariste qu'esthétique. Mais, nous manquons d'éléments relatifs à leur conception de l'esthétique pour le confirmer, même si les liens entre esthétique et transe chamanique permettent d'envisager quelques pistes. Du point de vue des pouvoirs publics français, le paysage forestier est décrit comme « forêt monumentale » dont les nombreuses variations sont relevées, de même que les problématiques liées à son évolution rapide. Pour les Wayana, les Wayãpi et les Teko, la forêt est traditionnellement un lieu de ressources, la plupart du temps indissociable des cours d'eau ; lieu du quotidien, lorsqu'elle est proche des villages, elle devient lieu sacré à mesure que l'on s'en éloigne. Elle est peuplée d'esprits que l'homme a le devoir de respecter, au risque, dans le cas contraire, d'y laisser la vie. À cet égard, les pratiques culturelles et chamaniques ancestrales y sont étroitement liées. Pourtant, des nuances existent d'une ethnie à l'autre quant au rapport à la forêt et celle-ci ne saurait être considérée comme « paysage culturel » unique. En tant qu'élément prépondérant du territoire guyanais, la forêt est donc au cœur de nombreux malentendus et l'objet d'enjeux contradictoires, même au sein des populations amérindiennes d'origine. Faire en sorte de les atténuer ou de les comprendre en consultant l'ensemble de la population, et plus précisément les populations autochtones, avant de prendre des décisions relatives à l'aménagement du territoire, semble alors essentiel. Ainsi, au-delà de l'intérêt de seuls lobbies miniers, forestiers, financiers, etc., la nécessité de prendre soin du paysage pourrait se résumer ainsi : « Entre le Charybde de la décomposition et le Scylla de la momification, le paysage ne peut être géré que si notre société le traite enfin pour ce qu'il est : une médiation génératrice de lien social, parce qu'elle donne à percevoir le sens du monde où nous vivons (l'écoumène) et que la société ne saurait se maintenir dans un monde privé de sens. » (Berque, 1995, p. 173-174.)

Remerciements
Au Parc amazonien de Guyane pour l'autorisation de mise à disposition de photographies et de cartes, et plus précisément à Bertrand Goguillon, Jean-Maurice Montoute, Stéphanie Bouillaguet et Pierre Joubert, ainsi qu'à Damien Davy pour sa relecture et ses conseils.

Mots-clés

Forêt amazonienne, Guyane française, Amérindiens, paysage, patrimoine ethnologique
Amazonian forest, French Guyana, Amerindian people, landscape, ethnological heritage

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Décret 2007-266 du 27 février 2007, créant le parc national dénommé « Parc amazonien de Guyane » (J.O. du 28 février 2007).

Webographie

Parc amazonien de Guyane : http://www.parc-amazonien-guyane.fr/.

Unesco, Convention du patrimoine mondial. Paysages culturels : http://whc.unesco.org/fr/PaysagesCulturels.

Auteur

Fabienne Boursier

Elle est diplômée du master 1 histoire de l'art (université Paris 1) et du master 2 jardins historiques, patrimoine et paysage (ENSA Versailles - Paris 1).
Courriel : fabboursier@yahoo.fr

Pour référencer cet article

Fabienne Boursier
À la recherche du paysage dans la « forêt monumentale » de Guyane française à travers la culture amérindienne
publié dans Projets de paysage le 03/07/2017

URL : http://www.projetsdepaysage.fr/fr/_la_recherche_du_paysage_dans_la_for_t_monumentale_de_guyane_fran_aise_travers_la_culture_am_rindienne

  1. Nous ne sous-estimons pas les autres origines des populations en Guyane, mais cet article ne suffirait pas à aborder tous les points de vue.
  2. En référence à l'analyse de Patrick Pérez dans l'article « Ce que les Hopi m'ont appris sur le paysage » (Pérez, 2013, p. 243-265).
  3. En référence à l'appellation créée par la Convention du patrimoine mondial (Unesco) en 1992, afin de désigner, de reconnaître et de protéger des paysages en tant qu'« œuvres conjuguées de l'homme et de la nature».
  4. Kali'na, Wayana, Apalaï, Teko (Émérillon), Wayãpi, Lokono (Arawak), Pahikweneh (Palikur). Trois grandes familles linguistiques sont ainsi représentées : tupi-guarani (Wayãpi et Teko), karib (Kali'na et Wayana) et arawak (Lokono et Pahikweneh) (Renault-Lescure, 2009).
  5. L'une des 7 unités paysagères décrites par la DEAL Guyane.
  6. Réfugiés au XVIIIe siècle dans la région des Tumuc-Humac, ils ont descendu progressivement les rivières Marouini et Litani. Depuis les années 1950, ils se sont sédentarisés sous l'influence des missions protestantes nord-américaines et des administrations françaises  (Fleury et al., 2016, chap. 3 et 4).
  7. Arrivés en Guyane au début du XIXe siècle, ils peuplent progressivement le bassin de l'Oyapock (Davy et al., 2012).
  8. Ils ont habité la Guyane centrale, aux XVIIe et XVIIIe siècles, avant de s'établir plus au sud, au XXe siècle (ibid.).
  9. Tëpu : rocher, inselberg, enetop : vue, vision.
  10. Cette question est développée dans la partie « La forêt guyanaise : un paysage culturel ? ».
  11. Disque en bois orné et fixé sous le dôme du tukusipan (case commune). Il évoque, entre autres, le lien entre les hommes, les esprits et la nature.
    Source : http://www.parc-amazonien-guyane.fr/assets/maluwanabache.pdf, consulté le 20 novembre 2016.
  12. Poétesse vénézuélienne contemporaine.
  13. Cette région s'étend sur une superficie d'environ 7 millions de km2 et couvre aujourd'hui neuf pays. Elle se caractérise par une grande diversité paysagère, topographique, environnementale, animale, végétale et humaine.
  14. L'Insee annonce 252 337 habitants au 1er janvier 2014.
  15. La plupart sont situées sur le littoral.
  16. Piton résiduel rocheux aux pentes abruptes, dominant une plaine d'érosion.
  17. Petits ou moyens cours d'eau dans la forêt guyanaise.
  18. Le tourisme est autorisé dans le cœur du Parc amazonien de Guyane (PAG), ainsi que la construction d'infrastructures touristiques légères (Davy et al., 2016, chap. 49).
  19. Les autres sont l'arrêté de protection de biotope, la réserve naturelle nationale, la réserve biologique et l'inscription ou le classement des sites (DEAL, 2014). Par ailleurs, un domaine forestier délimité, au nord du territoire, est réservé à la sylviculture (Calmont, 2012, figure 3).
  20. Les parcs nationaux ont été créés en France par une loi de 1960, révisée en 2006 pour accorder une place prépondérante au développement durable et ajouter les paysages et le patrimoine immatériel à la liste des éléments dignes d'être pris en compte pour classer un territoire parc national.
  21. Selon le décret ministériel 2007-266 du 27 février 2007, après 15 années de négociations, sous l'impulsion du sommet de Rio de 1992, et suite à la création controversée du territoire protégé de l'Inini de 1951 à 1969.
  22. Zones délimitées à partir de 1987, à la suite d'un décret ministériel, et dans lesquelles Amérindiens et Noirs marrons peuvent poursuivre leurs activités traditionnelles (chasse, pêche, agriculture, cueillette) (Davy et al., 2012, chap. 18).
  23. Parque Nacional Montanhas do Tumucumaques.
  24. La première convention de l'OIT de 1957 (n° 107) prônait l'assimilation des populations autochtones.
  25. Pïjai ou pijalï en wayana (Camargo et al., 2009).
  26. Cette technique agricole précolombienne utilisée par les Amérindiens vise à amender la terre avec du charbon et des déchets organiques pour la rendre plus fertile.
  27. L'exploitation forestière jadis plus importante, avec le bois de rose ou le balata, est actuellement réduite, comparée à celle du Brésil ou des autres pays du plateau des Guyanes (Fleury et al., 2011, p. 191).
  28. Selon une étude menée en 1995, « le commerce des produits pharmaceutiques dérivés des plantes médicinales découvertes par les autochtones rapporte aux multinationales 43 milliards de dollars par an pour les seuls États-Unis » (Elfort, 2011, p. 182-183).
  29. Selon la déclaration de Mataatua, conférence sur les droits de propriété intellectuelle et culturels des peuples autochtones de juin 1993 (ibid., 183).
  30. Rituel de passage ancestral wayana et apalaï pratiqué par les jeunes hommes. Il permet à celui qui y participe de sortir de l'enfance, de régénérer son énergie vitale et de renforcer ses liens avec la communauté (Davy, 2015, p. 46).
  31. Le festival Busi Konde Sama, les journées des peuples autochtones et le marché artisanal de Maripa-Soula (ibid., p. 59).