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« Dis-moi quel est ton paysage préféré » : exemple du Parc naturel régional de la Brenne

"What's your favorite landscape ?":Example of the regional natural parc of Brenne

10/07/2011

Résumé

Nombre de territoires sont perçus - plus ou moins consciemment à à travers un « paysage image », assemblage de constructions iconographiques emblématiques, associant un ou des motifs paysagers à l'ensemble d'une région géographique. C'est le cas du Parc naturel régional de la Brenne (PNR, Indre, France) qui s'est construit sur une polarité qu'il a rendue centrale, les étangs de la Grande Brenne. Le PNR intègre néanmoins d'autres unités paysagères périphériques, ce qui engendre une problématique territoriale et paysagère d'ordre identitaire : les habitants et visiteurs adhèrent-ils à cette image des étangs véhiculée par le Parc comme le « cœur » ou la vitrine attractive du territoire ? Durant l'été 2010, un concours photographique « paysage » a permis de faire un premier point sur les représentations et les pratiques liées aux paysages au sein de ce territoire.
The landscape image symbolises the identity of a place. A large number of territories are perceived, more or less consciously, through emblematic and iconographic representations, associating one or several landscape elements of a geographic region. These territories build their touristic communication on these landscape representations, expressing their cultural identity. This is the case for the regional natural parc of Brenne, located in the centre of France. The image associated with the territory is the «étang» (lake) of Grande Brenne as well as characteristic landscape elements such as : «étang», the tree and the bird. Does this touristic representation of the parc allow the inhabitants of the surrounding towns to recognize their cultural identity ? During summer 2010, a "landscape" photographic competition questionned the representations of this landscape and its associated practises.

Texte

Il est des territoires dont la simple évocation du nom fait écho en nous-mêmes, résonance à un « paysage image », emblème donné à voir comme porteur d'identité du lieu. C'est le cas du Parc naturel régional (PNR) de la Brenne, au sud du Berry. L'image qui lui est fréquemment associée est celle des étangs de la Grande Brenne, indissociables des bondes1 de bois et de l'avifaune. La Grande Brenne, entité paysagère « naturelle » et étendard du Parc, ne couvre pourtant qu'un tiers du territoire. Ceignant ce centre de gravité, des vallées, rivières, plateaux cultivés et une région bocagère encore préservée, en limite du Boischaut sud, offrent d'autres paysages, radicalement différents de l'étang brennou. Mais cette diversité paysagère - et au-delà identitaire - peu valorisée interpelle certains acteurs du territoire. Elle pose la question de l'identité commune territoriale et de sa déclinaison dans les projets d'aménagement, de petite ou grande échelle. Cette publication, qui présente les résultats de travaux réalisés dans le cadre d'une thèse, vise à qualifier la nature des représentations paysagères, intra et extra-territoriales, afin d'authentifier la surreprésentation présumée de la Grande Brenne. Un concours photographique, adjoignant l'image produite à un discours associé, a permis l'élaboration d'images « paysages » habitantes par l'outil photographique. Ce concours est tenu pour moyen d'expression des paysages emblématiques, des motifs paysagers identitaires, et des valeurs et pratiques paysagères.
Nous présenterons tout d'abord la problématique générale et le terrain, ainsi que l'approche des perceptions au moyen de la double narration paysagère choisie, figurative et discursive. Puis la méthodologie mise en œuvre, qui intègre différents types d'analyse, sera développée, avant d'exposer les résultats en les replaçant dans le contexte de la recherche-action.

Présentation du terrain et de la problématique

Histoire singulière de la Grande Brenne : de l'ignorance au territoire labellisé

Avant la création du Parc, cette région, située au sud du département de l'Indre, a connu des problèmes de développement. Au XIXe siècle, le traité du préfet d'Alphonse, bien que taxé d'excessif et contesté à l'époque par les riches familles locales (Bedoucha, 2010), évoque la végétation et les paysages de la Brenne en ces termes : « L'herbe est courte et aigre : les arbres, les arbrisseaux y sont rabougris, leur écorce est galeuse, couverte de mousse ; et la verdure des plantes, comme celle des  feuilles, n'y est pas animée » (Alphonse [d'],1804). Abel Hugo alimente cette vision en 1935 dans la France pittoresque : « On n'y voit aucune plantation d'arbre, aucune eau courante. Point de montagnes, point de collines, point de coteaux, seulement quelques monticules peu élevés jetés çà et là. Aussi le pays est-il malsain et l'air infect. » Les décennies passent et la région, enclavée, vit essentiellement d'agriculture (élevage extensif) et de pisciculture. Le Parc naturel régional dont l'idée de création a germé dans les années 19702, période de reconsidération de la nature et de sa prise en compte par les politiques, a été ici considéré comme un levier de développement local, porté par des élus volontaires et convaincus de la richesse et du potentiel « naturel » de la région autant que de la nécessité de trouver des moyens financiers pour engager un développement économique local.
Le Parc, créé en 1989, a pour centre de polarité la Grande Brenne. Vingt ans plus tard, il est composé de 51 communes ; la Grande Brenne s'étend sur 9 d'entre elles3. Cette entité géographique et paysagère est aujourd'hui renommée pour sa flore et sa faune, notamment l'avifaune, et préservée par de multiples mesures environnementales4 à l'échelle européenne et internationale. Ses étangs, au nombre d'environ 1 3005 et agencés en « chapelets », sont d'origine anthropique. De fond plat et peu profonds, la plupart d'entre eux ont une surface de moins de 10 hectares ; une bonde de bois, élément paysager singulier, permet de les vider. Des buttons, petites buttes de grès issues de l'érosion, ponctuent ce tableau atypique et aujourd'hui renommé de la Grande Brenne, paysage vitrine du Parc (figure 1).


Figure 1. Les étangs de la Grande Brenne, paysage vitrine du territoire. Page d'accueil du site Internet du Parc de la Brenne, janvier 2011.
Source : PNR Brenne.


Une problématique identitaire abordée par le paysage, le cas du Parc de la Brenne

Au cours des dernières années, et notamment lors du processus de révision de la charte en 2008, la prise en considération de l'identité dominante, voire écrasante, des étangs de la Grande Brenne a été dénoncée par quelques élus des communes « hors Grande Brenne ». On a alors assisté à des heurts au sein du comité syndical. L'équipe du Parc, s'inspirant d'initiatives d'autres territoires6, a songé à expérimenter une approche participative de dialogue territorial, se basant sur cette diversité paysagère. C'est dans ce contexte qu'un projet de thèse7 menée dans le cadre d'un dispositif Cifre8, débuté en 2009, s'applique à mettre en place différentes démarches participatives (figure 2) autour des « images de paysages » réalisées par les acteurs et habitants eux-mêmes à des fins de médiation paysagère, en questionnant leur sentiment d'appartenance au territoire.


Figure 2. Ateliers participatifs de l'Observatoire photographique participatif des paysages. Mai et septembre 2010.
Photos : Claire Blouin-Gourbilière.


Le concours photos « Mon paysage préféré » s'est déroulé dans les premiers mois de cette recherche-action9. L'objectif était triple :
  • Authentifier la surreprésentation présumée de la Grande Brenne intra et extraterritoriale en interrogeant les habitants, d'une part, les visiteurs, d'autre part ;
  • Étendre l'analyse des représentations aux pratiques et aux valeurs paysagères dominantes associées aux « paysages du Parc » chez les deux publics en leur proposant d'associer un discours à leur image et en analysant dans un second temps ce tout cohérent « images et discours » ;
  • Tester l'attractivité de l'outil photographique utilisé sous forme participative sur ce terrain d'étude.

L'outil photographique, porteur d'une narration paysagère

La photographie, un « art moyen10 »

Parmi les différents modes participatifs, nous avons choisi d'utiliser la photographie pour son opérationnalité, sa popularité11 et ses propriétés de levée de l'inhibition, contrairement au dessin par exemple. Figurative, elle permet de dépasser les limites de l'enquête orale (Roberge, 1991) par une approche de langage non verbal. En 1989, Yves Luginbühl préconise l'utilisation de la photographie comme outil d'analyse des représentations tout en recommandant une extrême prudence dans son usage (Luginbühl, 1989). La photographie situe le paysage « au centre d'une vision dialectique entre le paysage/produit social et le paysage/regard ou représentation sociale au sens large du terme » (ibid.) où les allers-retours entre le paysage objet et le paysage sujet, le visible et l'invisible sont permanents. En demandant à une personne de photographier « son » paysage préféré12, nous interrogeons la part intime et affective de son lien au paysage, part parfois difficile à exprimer (Michelin et Gauchet, 2000), part que « chacun porte en lui comme élément de son identité » (Michelin, 1998). Contrairement aux photoquestionnaires qui imposent une présélection des images, l'invitation à photographier « soi-même » permet de désacraliser l'objet, de faire tomber les barrières d'appréhension et d'apprécier le choix volontaire d'implication du participant. Précisons-le si nécessaire, ce choix d'enquête participative ne constitue aucunement un échantillon représentatif des habitants et des visiteurs du territoire, mais une émulation individuelle au sein d'une action collective.

L'image-paysage, levier de l'expression des participants

Au-delà de l'image photographique en elle-même, nous nous intéressons au discours associé car l'une des hypothèses de notre thèse est qu'un changement de regard s'effectue sur le territoire, lors de l'acte de photographier, et sur un mouvement en deux temps :
  • Tout d'abord, le caractère même de la photographie (choix du « hors-champ » ou « dans le champ » visuel) oblige l'observateur à une prise de distance. Chacun se demande alors : « Face à la question qui m'est posée sur le paysage, qu'ai-je envie de sélectionner ? Quelle image souhaite-je produire ? Qu'est-ce que je veux donner à voir aux autres ? » ;
  • Dans un second temps, on demande au participant d'associer à son image un discours, son discours personnel, sa propre narration. Il s'implique dans son image et prend parti.
L'image paysage réalisée est donc levier de l'expression des acteurs impliqués.
Dans notre expérience, nous créons une narration paysagère cohérente, en associant la photographie (narration figurative et plastique) au discours de son auteur (narration descriptive). La production du texte associé à chaque photographie a été orientée vers les valeurs paysagères, qui font écho aux sentiments d'appartenance et au duo représentations/pratiques, liées à l'aménagement (Berque, 1994). Françoise Dubost et Bernadette Lizet résument bien la démarche du chercheur qui s'intéresse aux perceptions « internes » : « C'est dans l'évocation des pratiques, et par la liaison organique entre «les pratiques locales de façonnement» et les «formes de regard» que le rapport aux lieux se structure dans toute sa richesse et sa complexité » (Dubost et Lizet, 1995). Ce langage non verbal des « formes de regard », ou de « représentations » dépend de l'individu, de son état d'esprit, de son caractère, du groupe social ou encore de l´époque auxquels il appartient (Luginbühl, 1989). Le mot image ne possède-t-il pas la même racine étymologique (imago) qu'imaginaire ?

Méthodologie de constitution et d'analyse du corpus iconographique

Un corpus créé ex nihilo

Le corpus iconographique est constitué des 91 photographies issues du concours photos « Mon paysage préféré ». Afin de toucher le public le plus large possible et d'obtenir un corpus de clichés diversifié, il a été choisi de créer quatre catégories : « habitant du territoire », « visiteur du territoire », « moins de 20 ans » pour approcher les représentations des jeunes gens et « photographe professionnel » afin d'inciter les photographes néophytes à participer. L'expérience s'est déroulée de mai à septembre 2010 et a permis de collecter 91 clichés ; ramené à la population du Parc, le taux de participation est de 27,6 sur 10 000 habitants13. Chaque photographie devait être accompagnée d'informations (âge, profession, commune habitée et commune photographiée) et du discours narratif évoqué précédemment : le titre donné à la photo, les raisons de l'attachement à ce paysage, « Pourquoi ce paysage est-il votre paysage préféré ? » (2 à 3 phrases), et une question liée aux pratiques, « Habituellement, que faites-vous lorsque vous êtes dans ce paysage ? » (2 à 3 phrases).

Analyse d'une double narration paysagère

Nous avons tout d'abord analysé le profil sociologique des candidats qui ont répondu permettant ainsi de qualifier notre échantillon (Clergue et Dubost, 1995) : âge, catégorie socioprofessionnelle, lieu de résidence et ratio habitants/visiteurs. Dans un second temps, une analyse visuelle des images a permis de mettre en évidence les motifs paysagers récurrents (Joliet et Gourbilière, 2008), également appelés signes « iconiques » (Groupe µ, 1992). Pour cette analyse visuelle, qui ne repose aucunement sur les valeurs artistiques des clichés14, nous avons procédé à trois lectures successives des images. Les deux premières, inductives, ont permis d'inventorier les motifs paysagers (figure 3) et les thématiques paysagères (figure 4) afin d'établir deux grilles de lecture. La troisième, iconographique, a permis de quantifier le nombre de clichés répertoriés pour chaque élément des deux grilles, par identification figurative. Le motif paysager est un élément qui se rapporte à un objet et qui s'identifie clairement sur une photographie, tandis que la thématique paysagère se rapporte à un élément visuel plus large (saison hivernale, présence de l'homme, etc.) et se rapproche de la notion d'ambiance paysagère. Les dix motifs identifiés pour la première grille sont l'étang, l'arbre/la souche, la barque, la bonde, l'oiseau, la haie/le bocage, les animaux d'élevage, le château, le bâti contemporain et le bâti vernaculaire.


Figure 3. Grille des dix motifs paysagers : 1) l'étang, 2) l'arbre/la souche, 3) la barque, 4) la bonde, 5) l'oiseau, 6) la haie/le bocage, 7) les animaux d'élevage, 8) le château, 9) le bâti contemporain, 10) le bâti vernaculaire.
Photos (dans l'ordre): A. Renaud, D. Rozenblat, J.-F. Soubrier, C. Brunet, P. Leroy, R. Joannin, A. Lacote, N. Sieca, M. Poirault, H. Fillon.


Les six thématiques identifiées pour la seconde grille sont la présence de l'eau, la saison hivernale, la brume, l'aube/le crépuscule (associés), les champs ou prairies cultivées et la présence de l'homme.


Figure 4. Grille des six thématiques paysagères : 1) l'eau, 2) la saison hivernale, 3) la brume, 4) l'aube/le crépuscule, 5) les champs ou prairies cultivées, 6) la présence de l'homme.
Photos (dans l'ordre) : A.-S. Lonchamp, J. Auclair, V. Baud, J. Mansons, A. Derouet, M.-C. Delorme.


La présence ou l'absence de ces thématiques et éléments paysagers photographiés permet d'estimer les préférences et affinités paysagères des participants.
Dans un troisième temps, nous avons analysé la répartition et la localisation géographique des clichés afin de mettre en évidence les régions emblématiques et les zones d'ombre du territoire du Parc. Enfin, une analyse discursive des commentaires associés à chaque photographie a été réalisée en observant deux éléments : les valeurs paysagères et les pratiques. Pour les valeurs paysagères, « correspondant aux fonctions que les agents sociaux attribuent au paysage et aux enjeux qu'ils y placent » (Droz et al., 2009), nous avons repris la classification tout à fait appropriée à notre étude de l'ouvrage Anthropologie politique du paysage (ibid., p. 25) : productive, sacrée, esthétique, biologique, marchande, identitaire et patrimoniale, loisirs et habitat. En analysant le vocabulaire et les champs lexicaux employés pour le titre de la photo et l'explication du choix du site « pourquoi ce paysage est-il votre préféré ? », nous avons répertorié la valeur dominante de chaque discours. Étant donné la taille réduite de notre échantillon et les lacunes des logiciels d'analyse textuelle pour ce type d'exercice, nous avons fait le choix de ne pas y recourir et d'appliquer une analyse systématique et manuelle du contenu textuel, garante d'une analyse fidèle et rigoureuse. Cela nous a contraint de limiter à deux les valeurs paysagères dominantes pour chaque individu. Pour l'analyse des pratiques, nous avons répertorié six pratiques associées aux paysages : le travail, le repos et la méditation, l'observation de la nature, les loisirs, la photographie et une pratique « quotidienne » des paysages (passage quotidien sur le trajet domicile-travail, ou paysage entourant le domicile familial). L'analyse systématique et manuelle a également été pratiquée, en sélectionnant, pour chaque narration, les deux pratiques dominantes.

Résultats de l'analyse

Des profils de participants différenciés

Les catégories socioprofessionnelles les plus représentées au concours sont les retraités (25 %), les écoliers et étudiants (19 %), les fonctionnaires (10 %), les enseignants et animateurs (10 %). Nous remarquons la faible représentativité des classes agricoles et ouvrières, pour lesquelles la photographie n'est pas une pratique habituelle (Bourdieu, 1965). La moyenne d'âge des participants est relativement jeune (42,2 ans). Des quatre catégories créées pour le concours, celles des « habitants du territoire » (47 % de participation) et des « visiteurs du territoire » (46 %) sont majoritaires.

La Grande Brenne et l'eau, omniprésentes dans les représentations

Le résultat le plus marquant de l'analyse des thématiques et des motifs paysagers présents sur les clichés est la présence de l'eau, qui figure dans 78 % des photographies du corpus. Pour les visiteurs du territoire, l'étang de la Grande Brenne est dans 90 % des cas l'objet principal de la photographie (figure 5). Ce motif paysager, emblématique pour les visiteurs, est souvent associé à d'autres dont les trois principaux sont : l'oiseau (27 % pour la catégorie des visiteurs), l'arbre ou la souche (24 %) et la bonde (17 %).


Figure 5. L'étang brennou, motif paysager emblématique du Parc.
Photos (de gauche à droite et de haut en bas) : A.-S. Lonchamp, C. Dhery, B. Aussourd, M. Defaix.


Pour les habitants, la thématique de l'eau est également très présente, mais sous différentes formes : l'étang brennou bien entendu (44 %) mais aussi les rivières et les ruisseaux (19 %). On note également la représentation des paysages hivernaux (16 %) et des paysages brumeux (12 %). Cette forte représentation de l'eau peut s'expliquer par l'analyse de la répartition géographique des clichés : plus de 60 % des photographies reçues ont été prises sur l'une des 9 communes de la Grande Brenne (figure 6), confirmant le postulat de surreprésentation de cette entité. De plus, la ville du Blanc (sous-préfecture), traversée par la Creuse, est photographiée dans 8 % des cas. 31 % des clichés restants concernent 41 communes du Parc qui sont qualifiées de zone d'ombre par leur faible figuration. La représentativité de la commune de Lignac (5 photographies) s'explique par le fait que trois membres d'une famille ont participé au concours, en envoyant une photographie des paysages qu'ils observent au quotidien. Cette démarche, peu fréquente, se rencontre chez les moins de 20 ans et quelques habitants. L'absence de certains motifs paysagers est à noter : très peu de clichés comprennent un personnage (5 %) ou du bâti, qu'il s'agisse de châteaux (4 %), d'architecture vernaculaire (2 %) ou contemporaine (4 %).


Figure 6. Localisation communale des photographies du corpus sur le territoire du Parc. On observe le « désert des périphéries ».
Source : C. Moriceau, PNRB.


Pour étudier les valeurs paysagères, nous avons choisi de définir deux catégories.  La première, les habitants, regroupe toute personne vivant sur le territoire au moins six mois de l'année. La seconde, les visiteurs, est constituée de personnes vivant moins de 6 mois de l'année sur le territoire. Les « moins de 20 ans » et « photographes professionnels » ont ainsi été inclus dans l'une des deux catégories selon leur lieu de résidence.  
Les résultats sont évocateurs : les valeurs (figure 7) les plus attribuées aux paysages photographiés sont l'esthétisme (26 %) « beauté, lumière, tons, dégradés, couleurs », la valeur sacrée15 (25 %) abordée tantôt sous son aspect mystique, très présent dans les commentaires « magie, envoûtant, sorcier, mystère, feu », tantôt sous l'angle de la contemplation « bien-être, harmonie, apaisement, repos, calme, havre de paix, respiration, sérénité » et la valeur biologique (19 %) « nature, biodiversité, oiseau, jardin ». Pour les habitants, les valeurs paysagères d'habitat (14 %), ainsi qu'identitaires et patrimoniales (14 %) sont également présentes. En revanche, les valeurs productives et surtout marchandes des paysages ne sont pas attribuées.


Figure 7. Valeurs paysagères attribuées aux paysages préférés.

Les pratiques paysagères dominantes associées aux photographies (figure 8) coïncident rationnellement aux valeurs paysagères : le repos et la contemplation (38 %), les loisirs (25 %), l'observation de la nature (18 %) et la photographie (14 %). Nous constatons que les pratiques relatives aux paysages du quotidien sont peu évoquées, tout comme le travail. Ces résultats alimentent la vision d'un Parc arrimé sur sa valeur écologique, biocentré sur ses ressources naturelles et l'esthétisme de ses paysages, un territoire comme exempt d'hommes et d'activités économiques.


Figure 8. Pratiques paysagères associées aux paysages préférés.

Conclusion

Ce concours photographique nous permet de confirmer que la combinaison mentale « paysage » et « Parc de la Brenne » renvoie essentiellement à l'image de l'étang brennou pour les visiteurs, et que cet étang et les motifs paysagers associés constituent l'archétype paysager emblématique du Parc de la Brenne. Le déséquilibre géographique des représentations se confirme pour les habitants. Néanmoins, au-delà de l'étang, c'est l'eau sous ses différentes formes qui appelle les affinités paysagères. Le Parc de la Brenne est un lieu où l'on s'adonne à l'observation de la nature, au repos et aux loisirs verts et où les paysages sont liés à des valeurs d'esthétisme, de sacré et de réserve biologique. Il semble alors essentiel de rappeler que ces paysages sont le fruit du travail des sociétés qui les ont façonnés et continuent de les façonner, même si cet aspect est le plus souvent absent des représentations dépeintes.
L'outil concours-photos nous semble pertinent, à condition d'associer à chaque image un commentaire textuel de son auteur afin d'obtenir une double narration (figurative/discursive) et d'exploiter tous les renseignements fournis, y compris les données sociologiques caractérisant les participants. Toutefois, trois réserves peuvent être émises ; on peut tout d'abord déplorer l'absence de représentation de certains groupes sociaux (invalidant une représentativité de la population, constat inéluctable dans les démarches de participation volontaire), puis l'expression limitée des participants (une seule photo et un seul texte par participant, nombre de phrases restreint, blocages possibles de certains individus face à l'expression écrite, etc.). Enfin, le fait que le Parc soit l'organisateur du concours a pu biaiser les résultats, les participants ayant probablement soumis des images susceptibles de répondre à des attentes en termes de modèles paysagers présupposés.
Mais le résultat le plus intéressant concernant cette expérience sur notre terrain d'étude est la démonstration que la photographie permet une mobilisation importante localement, le concours photographique étant, à la demande des élus du Parc, plébiscité par les habitants, reconduit en 2011. Cette sollicitude est essentielle dans le cadre de la démarche de recherche-action menée, l'objectif étant de travailler grâce à ce support le dialogue participatif entre acteurs à des fins de médiations paysagères, déclinées dans les processus de projet d'aménagement. La citoyenneté active et participative s'affirmant dans le partage de traits culturels communs (Farinos Dasi, 2009), ce concours y contribue par la reconnaissance de valeurs paysagères communes sur le territoire. La photographie exploratrice associée à un discours, mise en œuvre sous forme participative, est certainement une méthode novatrice permettant de mobiliser des citoyens habituellement « sans voix » et contribuant ainsi à une gouvernance territoriale plus efficace.

Mots-clés

Représentations paysagères, paysages emblématiques, démarches participatives, photographie, pratiques paysagères
Landscape representations, emblematic landscape, photography, landscape practises, concertation strategies

Bibliographie

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Auteur

Claire Blouin-Gourbilière

Claire Blouin-Gourbilière est ingénieure paysagiste, chargée d'études Paysages au Parc naturel régional de la Brenne dans le cadre d'une thèse en convention industrielle de formation par la recherche (Cifre).
Sa thèse, encadrée par Nathalie Carcaud et Fabienne Joliet (INHP Angers, Agrocampus Ouest), explore au moyen de méthodes de recherche-action la question de l'aménagement participatif du territoire auprès des habitants et d'autres acteurs, à travers la production d'images de paysages.
Courriel : claire.gourbiliere@etud.univ-angers.fr
http://avuedoeil-pnrb.blogspot.com/

Pour référencer cet article

Claire Blouin-Gourbilière
« Dis-moi quel est ton paysage préféré » : exemple du Parc naturel régional de la Brenne
publié dans Projets de paysage le 10/07/2011

URL : http://www.projetsdepaysage.fr/fr/_dis_moi_quel_est_ton_paysage_prefere_exemple_du_parc_naturel_regional_de_la_brenne

  1. Pièce de bois, ou plus récemment métallique, fermant l'ouverture située à la partie basse d'un étang, par laquelle l'eau s'écoule.
  2. Les Parcs naturels régionaux ont été institués par le décret du 1er mars 1967.
  3. Douadic, Lingé, Rosnay, Migné, Méobecq, Neuillay-les-Bois, Vendœuvres, Mézières-en-Brenne et Saint-Michel-en-Brenne. D'après la thèse de R. Benarrous (2009).
  4. Zone humide d'importance internationale (convention de Ramsar pour la préservation des zones humides), directive « Habitats » (Natura 2000), Zone de protection spéciale pour la conservation des oiseaux sauvages.
  5. Si 1 300 étangs de plus de 1 hectare sont déclarés aujourd'hui, d'aucuns dénombrent les étendues d'eau (de la mare à l'étang) à plus de 4 000.
  6. Se référer aux travaux d'Alexis Pernet dans le Livradois-Forrez (Pernet, 2009).
  7. « L'élaboration d'images « paysages » habitantes par l'outil photographique ; levier participatif d'aménagement du territoire. Cas de l'observatoire photographique participatif des paysages dans le PNR Brenne. »
  8. Cifre : Convention industrielle de formation par la recherche. Instrument de politique publique de la recherche promu depuis 1981 en France, le dispositif Cifre repose sur un accord tripartite entre un doctorant, un laboratoire de recherche et une entreprise ou une administration. Son objectif est de favoriser le développement de la recherche partenariale publique-privée et de placer les doctorants dans des conditions d'emploi, celui-ci étant salarié de l'entreprise ou de l'administration.
  9. La recherche-action est une recherche poursuivant un double objectif : « transformer délibérément la réalité et produire des connaissances concernant ces transformations » (Hugon et Seibel, 1988, cité dans Barbier, 1996). Le chercheur en recherche-action « joue son jeu de professionnel dans une dialectique qui articule sans cesse l'implication et la distance, l'affectivité et la rationalité, le symbolique et l'imaginaire, la médiation et le défi [...] » (Barbier, 1996).
  10. Bourdieu, 1965.
  11. 68 % des foyers français sont équipés d'au moins un appareil photographique (baromètre conduit par Ipsos pour le Syndicat des entreprises de l'image et de la photo en juillet 2010).
  12. L'idée du concours photos est volontairement inspirée de la campagne française « Mon paysage, nos paysages » lancée en 1992 par le ministère de l'Environnement (Clergue et Dubost, 1995).
  13. Pour comparaison, la campagne nationale de 1992 avait recueilli 9 000 photographies, soit un taux de participation de 1,4 pour 10 000 habitants.
  14. L'utilisation de la photographie en géographie requiert « une attitude délibérément ouverte sur la photographie du paysage qui gomme les a priori du poncif et de l'esthétique » (Luginbühl, 1989).
  15. La valeur sacrée se rapporte « à un rapport entre l'Homme et la Nature vécu sur le plan mystique. Appliquée au paysage, elle évoque par exemple, le ressourcement que procure la contemplation d'un paysage. C'est le paysage qui « régénère », par son harmonie, son calme, sa beauté, etc. » (Droz et al., 2009).