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« Brouillon du rapport présenté au concours pour accéder à la charge de directeur de promenades de la ville de Buenos Aires » dans Carlos Thays : ses écrits sur les jardins et les paysages

« Borrador del Informe presentado al concurso Público de antecedentes y oposición para optar al cargo de Director de Paseos de la Ciudad de Buenos Aires » in Carlos Thays : sus escritos sobre jardines y paisajes

18/07/2010

Résumé

Charles Thays fait partie des paysagistes français qui ont exercé leur savoir-faire en Argentine au XIXe siècle. Héritier d'Édouard André, son originalité tient à ce qu'il adopte la nationalité argentine et à l'ampleur de son œuvre. En 1888, il est appelé dans ce pays pour réaliser l'actuel parc Sarmiento à Cordoba. En 1891, il gagne le concours pour être directeur des parcs et promenades de Buenos Aires. Il va alors dessiner la capitale à l'image du Paris d'Haussmann et d'Alphand en créant les parcs du 3 de Febrero, Lezama, Colón... Il aménage aussi les quartiers de Palermo Chico, les places Constitución, Congreso... Mais ce n'est là qu'un volet de sa création qui, loin de s'arrêter aux seules aménités et aux projets urbains, concerne également la science. À partir de 1902, il compose en effet le jardin botanique de Buenos Aires et se consacre à l'aménagement du parc Iguazu, premier parc national d'Argentine dédié à la conservation des espaces naturels. Entre-temps, il aura œuvré dans toutes les grandes villes d'Amérique latine. En traduisant un extrait du mémoire destiné au concours de directeur des parcs et promenades de Buenos Aires, il s'agit de rendre hommage à la culture historique de Charles Thays et de signifier, d'un même geste, combien le projet de paysage gagne à s'ancrer dans ce champ disciplinaire.
Charles Thays is one of the French landscapers who practiced in Argentina in the nineteenth century. Heir to Edward Andrew, his originality relies to his adoption of the Argentinean identity and the quality of his work. In 1888, he was called in this country to achieve the current Sarmiento Park in Cordoba. In 1891, he won the competition to be Director of parks and walkways in Buenos Aires. He then draw the capital in the image of the Paris of Haussmann and Alphand in creating three parks: Febrero, Lezama and Colon ... He also fitted the neighborhoods of Palermo Chico, the constitución places, Congreso ... But this is only part of his creation that, far from stopping only to amenities and urban projects, is also about science. From 1902, he designs the Botanical Garden of Buenos Aires and the Iguazu Park, the Argentina's first national park dedicated to the conservation of natural areas. Meanwhile, he has worked in all major cities in Latin America. By translating his submission for the competition of Director of Parks and Walkways in Buenos Aires, the article is a tribute to the historical culture of Charles Thays and aims to point out, how landscape project could benefit from this discipline field. We thank Sonia Berjman for allowing us to use her version of the text, she published and commented.

Texte

Charles Thays, « Brouillon du rapport présenté au concours pour accéder à la charge de directeur de promenades de la ville de Buenos Aires » dans Sonia Berjman (compiladora), Carlos Thays : sus escritos sobre jardines y paisajes, Buenos Aires, Editorial Cidudad Argentina, 2002.

Nous remercions Sonia Berjman1 pour nous avoir autorisé à utiliser la version du texte qu'elle a publié et commenté.

Les jardins en général :  historique

Le rôle plus ou moins important que jouent les plantes dites d'agrément dans l'existence de l'homme ; le discernement avec lequel, soit de manière isolée, soit collectivement, celui-ci sait les rassembler pour profiter de leurs qualités tant utiles que décoratives ; l'art plus ou moins développé qui régit leur utilisation pour reproduire, dans les limites du possible, certains aspects de la nature ; en un seul mot le goût pour les jardins, de quelque dimension qu'ils soient, est une des expressions les plus caractéristiques du degré de civilisation atteinte par une nation.

Au début, l'homme s'occupait des plantes qu'il trouvait avec pour seul objectif de les employer pour son alimentation ou pour faire usage de leurs qualités curatives et médicinales. Puis, peu à peu, quand le sentiment du beau s'est éveillé en son être, il a pu, progressivement, percevoir le charme exquis qu'offrent les fleurs ainsi que certaines plantes. Depuis lors, il lui est venu le désir de les associer à son existence.

De là naquit le jardin. Pour s'abriter des vents, des pluies et des ardeurs du soleil, l'homme a placé son habitat aux alentours des arbres protecteurs, il a cultivé aux abords [de sa demeure2] des végétaux nécessaires à son alimentation et, peu à peu, quelques plantes florales apparues spontanément ont été aussi admises à participer des soins donnés à leurs voisins plus utiles. Par conséquent, il fut nécessaire de réunir, d'ordonner et de réserver à chaque essence le lieu qui semblait lui convenir, de les regrouper pour faciliter les soins à leur prodiguer, et c'est ainsi que les premiers jardins ont été formés

À notre avis le mot « jardin » doit être appliqué seulement aux créations de l'homme, sinon cette acception serait illimitée puisque, en somme, le monde complet n'est pas autre chose qu'un immense jardin dans lequel la nature a groupé les espèces végétales conformément au climat qui convient à chacune d'elles.

Si l'on cherche dans les traditions quelles sont les premières descriptions les plus importantes qui ont été faites des jardins, il faut remonter jusqu'à l'époque des Pharaons (2 400 av. J.-C).

Les jardins de l'Antiquité

Jardins égyptiens

Les Égyptiens avaient des jardins sacrés autour de leurs bâtiments religieux. Ils avaient un tracé régulier et symétrique ; sans nul doute le seul qui pouvait s'harmoniser avec les lignes sévères et grandioses de leurs monuments.
L'ensemble de ces jardins était formé par de longues avenues rectilignes, ombragées par des palmiers, des figuiers et des sycomores ; quelques bosquets de lauriers roses, de grenadiers, d'oliviers et de myrtes ; des prés complètement horizontaux et rectangulaires, objets d'une décoration florale très attentive et, pour finir, de grands bassins de forme géométrique aux bordures en pierre de taille sculptée.
Des sphinges en marbre, des statues et des ruisseaux avec de petites cascades, augmentaient encore le plaisir que provoquaient ces jardins.

Jardins orientaux

Babylone

Les jardins suspendus de Babylone étaient, comme chacun sait, l'une des sept merveilles du monde. Ils étaient formés par une série de terrasses ou de plates-formes superposées dont la dimension des intervalles diminuait à chaque étage.
La terrasse inférieure formait un carré de 123,30 mètres de côté. Sa surface était donc de 1,52 hectares, elle était soutenue par d'énormes colonnes et formée par des grandes pierres sous lesquelles une couche de roseaux, trempée dans l'asphalte, une autre couche de briques et une troisième de plomb formaient une surface absolument imperméable. Le tout était couvert par une couche de terre assez épaisse pour nourrir des arbres de grandes dimensions.
Les étages supérieurs étaient construits de la même manière. Des escaliers et des rampes autour des colonnes permettaient de parcourir le bâtiment de la base jusqu'au sommet. À l'intérieur de ces colonnes, une canalisation faisait circuler avec abondance l'eau nécessaire aux plantations. Cette eau était tirée de l'Euphrate grâce à des machines hydrauliques très puissantes. Une végétation hétérogène, très vigoureuse, se développait autour de cet escalier gigantesque et les espaces vides existant entre les différentes terrasses donnaient à l'ensemble une transparence d'un effet grandiose.

Les Hébreux

La Bible donne la description du jardin de Salomon (1 000 av. J.-C). Il était carré, clos de murs, et il contenait toutes les plantes d'agrément et aromatiques, ainsi que les arbres fruitiers cultivés à cette époque. Trois bassins superposés et quadrangulaires, de 60 mètres de longueur par 30 mètres de large, contenaient les eaux destinées à l'irrigation.

La Perse

Nous avons appris grâce à Xénophon que, en Perse et plus particulièrement à Sardes, Cyrus avait créé des jardins très beaux. Là aussi, la ligne droite dominait. Des avenues bordées de platanes et d'ormes se croisaient en formant des angles droits et, dans les intervalles qui les séparaient, une succession de carrés fleuris, de bassins, de bosquets et de vergers s'offraient au plaisir des yeux. Certains animaux et oiseaux, autochtones ou acclimatés, venaient se poser en divers endroits des carrés bien aménagés où quelques volières élégantes formaient d'autres motifs intéressants. Des espaces de détente, et des points de vue ou des promenades permettaient soit de s'arrêter pour regarder un beau paysage, soit de parcourir d'un seul regard l'harmonie des jardins et des alentours.

La Chine

En Chine, les jardins avaient, depuis leur origine, une disposition assez rare et pittoresque, ce qui peut être encore observé aujourd'hui. En certains terrains très accidentés, des cheminements extrêmement étroits et tortueux se croisaient dans tous les sens, sans direction apparente. Des ruisseaux, sinueux à l'excès, erraient à l'aventure à travers cet immense labyrinthe ; parfois ils formaient, entre des rochers de toutes les couleurs, des cascades bruyantes, d'autres fois ils se rejoignaient dans des lagunes aux bords irréguliers que parcouraient d'élégantes barques. Des ponts, appréciés par la particularité et l'originalité de leur architecture, étaient disposés ici ou là. Enfin, une végétation, disposée comme par hasard, complétait cet ensemble très particulier.
Il s'agissait d'une imitation de la nature, mais avec une exagération de certains aspects sinueux.

Le Japon

Les jardins japonais se rapprochent beaucoup des jardins chinois, mais ils ont comme particularité le choix et l'emploi de quelques essences végétales du pays d'un aspect très rare et apparentement artificiel comme, par exemple, le sciadopitys verticillata et le pendula sophora.
Il s'agit aussi d'un système de culture des plantes reposant, d'une part, sur des connaissances justes et, d'autre part, sur une tendance à les rendre naines et à les déformer ; le but étant, par exemple, d'obtenir après 50 ans un pin d'une hauteur d'à peine 60 centimètres en lui donnant, dans le même temps, une forme complètement  artificielle.

Jardins grecs

Malgré le degré de civilisation qu'ont atteint les Grecs de l'Antiquité (300 av. J.-C.), les jardins n'ont pas été aussi développés que les autres arts. 
D'après ce que nous pouvons déduire des descriptions données par Xénophon et Homère, les arbres fruitiers - poirier, pommier, figuier, oranger, olivier, grenadier -, et les vignes jouaient un rôle principal dans ces jardins. Certaines parties, proches des habitations, étaient toutefois réservées aux fleurs et un abondant système d'irrigation donnait de la vigueur à ces plantations régulières.

Jardins romains

Nous nous approchons maintenant de la période (100 av. J.-C.) pendant laquelle les jardins, nécessaires au luxe raffiné des Romains, ont acquis une grande magnificence. Le merveilleux climat de ce pays favorisait en effet les efforts des amateurs.
L'architecture donnait aux jardins des dispositions soignées leur permettant, bien des siècles plus tard, de conserver leur renommée.
Ces jardins romains étaient principalement constitués par la disposition géométrique des passages dont une partie était rehaussée de mosaïques, des murs dissimulés par de la végétation et ornés d'élégantes balustrades en marbre qui séparaient les différentes promenades, des bassins de formes régulières, des escaliers monumentaux, des kiosques, des temples, des pavillons, des volières, des statues, des bancs, des canaux rectilignes et, enfin de tous les détails dans lesquels la sculpture jouait un rôle principal.
Ils avaient comme cadre des prés entièrement plats, des décorations florales assez étudiées, des bosquets, des plantations en quinconce, des avenues de platanes longues et ombragées, le tout disposé avec grand art.
Les rosiers étaient souvent représentés dans les tableaux de cette époque et, près des aires engazonnées, les jardins présentaient avec du buis taillé des sujets très divers :  des chasses, des épisodes de combats, des inscriptions à la mémoire des grands hommes, etc.
De même, certaines palissades de laurier d'Apollon et de charmes étaient soigneusement taillées pour figurer des hommes, des animaux et bien d'autres sujets.
Cela constituait une exagération déplorable qui, heureusement, avait peu d'importance dans ces jardins autrement imposants.

Les jardins du Moyen Âge

La chute de l'Empire romain et l'invasion des barbares ont laissé les jardins dans un complet abandon. Pendant de longs siècles, l'art des jardins disparut complètement et si la culture des fleurs, des arbustes et des arbres fruitiers s'est maintenue, on le doit aux congrégations religieuses qui, parfois à l'abri des conflits, ont pu consacrer leurs soins à l'horticulture.

Jardins espagnols

C'est en Espagne que s'est manifestée à nouveau l'illustre passion des jardins.
Après la conquête de ce pays, les Arabes ont embelli peu à peu les villes de Cordoue, Grenade, Tolède, Séville où ils ont créé de magnifiques jardins dont on peut encore aujourd'hui admirer la beauté architecturale.
L'Alhambra de Grenade, l'Alcazar de Séville ont joui de jardins splendides où l'art arabe avait accumulé des merveilles de goût et de richesses.
Plus tard, pendant le XVIIe  siècle, ont été créés les jardins de l'Escorial et de La Granja, à Madrid, ainsi que ceux d'Aranjuez, près de Tolède, qui ont conservé toute leur splendeur.

Jardins italiens

Les Médicis (XVe siècle), connus pour leur goût de l'art sous toutes ses formes, remirent à l'honneur les jardins.
L'architecture jouait en ces jardins un rôle majeur ; des vases de haute valeur artistique et des statues furent disposés dans la verdure. 
Les villas Panfili, Albani, Borghèse, Médicis, Doria datent de cette époque.
En 1546, à Padoue, a été fondé le premier jardin botanique.

Jardins français

Ce fut pendant le règne de François Ier (XVIe siècle) que les jardins français sont nés. Ils ont subi l'influence du style italien dans la division du terrain et l'excès des constructions, mais dès le début le style français s'est affirmé par une originalité autrement spécifique.

En créant les Tuileries, Anet, Blois, Chenonceaux, Gaillon, les Mollet, Boyceau de la Baraudière, Bernard Palissy, Olivier de Serres ont renforcé peu à peu le style national naissant qui, lui, a réellement pris son envol avec André Le Nôtre sous le règne de Louis XIV.
Le Nôtre est le véritable créateur des jardins français. C'est à lui que l'on doit la noblesse de la conception, la grandeur de l'ensemble et la délicatesse dans les détails qui ont donné une beauté impérissable à Versailles, Fontainebleau, Meudon, Saint-Cloud, Chantilly, et tant d'autres créations du maître.
Les jardins français se caractérisent, comme chacun sait, par de grandes lignes régulières, par d'immenses carrés, par un dessin d'ensemble très attentif aux détails, par des avenues rectilignes peu nombreuses, très ombragées et qui s'étendent au loin dans le domaine, par de grandes forêts épaisses au milieu desquelles sont ouverts des salons verts, des labyrinthes, des sortes de prairies plates (ou tapis verts), des palissades vertes découpées en forme d'arcs, etc.
Ces divers scénarios, quelque peu sévères, sont complétés par de vastes bassins à contours géométriques accompagnés par des fontaines monumentales, des statues nautiques, des faisceaux de jets d'eau, de larges escaliers, des temples, des porches, des statues, des vases sculptés disposés avec sobriété dans l'ensemble. Il y avait aussi des orangers en caisse dont la cime était coupée en forme de haute pyramide, tout cela en donnant les reliefs adéquats aux grandes lignes des terre-pleins et carrés.
Le style français a été diffusé en Autriche à Schönbrunn, en Allemagne à Munich, à Ludwigsburg, à Schwetzingen, en Angleterre à Greenwich et à Saint-James, comme dans beaucoup d'autres endroits, avec des dessins du même Le Nôtre.

Mots-clés

Buenos Aires, Alphand, Haussmann, Iguazu
Buenos Aires, Alphand, Haussmann, Iguazu

Bibliographie


Auteur

Elena Fontal Aira

Elena Fontal Aira
Architecte (UPC, Universtat Politécnica de Catalunya).
Étudiante en master Théorie et démarches du projet de paysage (École nationale supérieure du paysage de Versailles).
Courriel : efontal@coac.net

Pour référencer cet article

Elena Fontal Aira
« Brouillon du rapport présenté au concours pour accéder à la charge de directeur de promenades de la ville de Buenos Aires » dans Carlos Thays : ses écrits sur les jardins et les paysages
publié dans Projets de paysage le 18/07/2010

URL : http://www.projetsdepaysage.fr/fr/_brouillon_du_rapport_presente_au_concours_pour_acceder_a_la_charge_de_directeur_de_promenades_de_la_ville_de_buenos_aires_dans_i_carlos_thays_ses_ecrits_sur_les_jardins_et_les_paysages_i_

  1. Sur ce point, voir Berjman, S., Plazas y parques de Buenos Aires : la obra de los paisajistas franceses,1860-1930, Buenos Aires, Fondo de cultura Económica de Argentina, 1998.
  2. Ajout du traducteur.